Research Articles Vérification des faits : que signifie être une femme agricultrice en 2026 ?
Alors que le monde célèbre l’Année internationale de la femme agricultrice, nous avons demandé à nos expert.e.s en genre de l’Alliance de Bioversity International et le CIAT d’expliquer ce que les données montrent réellement, ainsi que les idées reçues que nous continuons à entretenir.
Analyse factuelle des mythes, des réalités et des occasions manquées qui façonnent les systèmes alimentaires mondiaux
Si vous avez déjà entendu dire que « les femmes produisent 60 à 80 % de la nourriture mondiale », vous n’êtes pas le seul. C’est l’un des faits les plus souvent répétés dans le domaine du développement mondial. Pourtant, la réalité qui se cache derrière ce mythe est encore plus frappante et plus urgente.
Les femmes représentent près de 40 % de la main-d’œuvre agricole mondiale, et jusqu’à la moitié dans certaines régions d’Afrique et d’Asie. Elles cultivent les terres, gèrent les semences, transforment les aliments, tiennent des marchés informels et nourrissent leurs familles, souvent dans des conditions extrêmement difficiles. Mais l’histoire des femmes dans l’agriculture ne se résume pas à leur contribution. Elle concerne aussi leur visibilité, leur pouvoir et leur potentiel inexploité.
Alors que le monde célèbre l’Année internationale des agricultrices, nous avons demandé à nos experts en questions de genre de l’Alliance entre Bioversity International et le CIAT d’analyser ce que les données montrent réellement et ce que nous continuons à mal comprendre.
Mythe n° 1 : ce sont les femmes qui produisent la majeure partie de la nourriture dans le monde
Réalité : leur contribution est essentielle, mais il est impossible de la réduire à un simple chiffre
L’idée selon laquelle les femmes produisent la majeure partie de la nourriture mondiale persiste car elle reflète une vérité plus profonde : les femmes occupent une place centrale dans les systèmes alimentaires.
Mais la production agricole est rarement le fait d’individus isolés. Il s’agit d’un effort collectif au sein du foyer, façonné par un partage des tâches et un contrôle inégal. Tenter d’attribuer la production par genre simplifie à l’excès la réalité et détourne l’attention du véritable enjeu.
Comme le souligne Natalia Triana, chercheuse en genre et inclusion sociale, le souligne, la véritable question n’est pas « quelle quantité de nourriture les femmes produisent-elles ? », mais « quel contrôle exercent-elles sur les ressources, les revenus et les décisions liées à cette production ? »
Mythe n° 2 : Les agricultrices ne sont que des « aides » ou des productrices de subsistance
Réalité : elles sont partout, mais souvent invisibilisées
Le travail des femmes couvre tous les aspects de l’agriculture : de la plantation et du désherbage à la sélection des semences, en passant par la transformation et le commerce. Mais une grande partie de ce travail n’est pas rémunérée, relève du secteur informel ou est dissimulée au sein des foyers, ce qui signifie qu’il n’est souvent pas pris en compte dans les statistiques officielles.
Cette invisibilité a des conséquences. Lorsque les femmes ne sont pas reconnues en tant qu’agricultrices, elles sont souvent exclues de l’accès au crédit, aux services de vulgarisation, à la formation et aux droits fonciers.
Même lorsque leurs contributions sont reconnues socialement, elles ne sont pas toujours prises en compte dans les politiques ou dans la pratique. Les programmes agricoles ont encore tendance à cibler « l’agriculteur », implicitement supposé être un homme.
Meghajit Shijagurumayum, chercheuse spécialisée dans les questions de genre et d’inclusion sociale, illustre ce phénomène : « En Inde, la propriété foncière reste le critère principal permettant de déterminer qui est considéré comme un agriculteur. Les femmes étant rarement propriétaires foncières, elles sont systématiquement exclues des réunions de vulgarisation et des ateliers de diffusion ». Mais le problème ne s’arrête pas là : « Même lorsque les femmes sont présentes, on ne peut pas tenir pour acquise une participation significative ; celle-ci nécessite une animation délibérée, un timing approprié et des espaces où les femmes peuvent s’exprimer sans devoir se soumettre aux membres masculins du foyer présents ».
Le triple fardeau : l'agriculture, les soins aux proches et tout ce qui se trouve entre les deux
La réalité : il ne s’agit pas de trois emplois distincts, mais de tout cela en même temps
On décrit souvent les agricultrices comme portant un « triple fardeau » : le travail productif (l’agriculture), le travail reproductif (les soins) et les rôles au sein de la communauté. Mais dans la pratique, ces activités ne sont pas distinctes. Il s’agit d’exigences concurrentes qui se disputent les mêmes heures de la journée.
Une femme peut cultiver la terre tout en s’occupant de ses enfants, en préparant les repas ou en allant chercher de l’eau. Il en résulte un manque chronique de temps : moins de temps pour le repos, la formation, l’exercice de fonctions de direction ou les opportunités génératrices de revenus.
Dans certains contextes, ce fardeau a des conséquences dramatiques. Des études montrent que les femmes peuvent manger moins en période de pénurie alimentaire pour donner la priorité aux autres, alors même que leur charge de travail reste inchangée. Au fil du temps, ces dynamiques se traduisent par une détérioration de la santé, notamment des taux élevés d’anémie dans des pays comme l’Inde ou le Bangladesh.
Mythe n° 3 : les femmes sont « naturellement plus douées » pour certaines tâches
Réalité : les rôles sont façonnés par les normes, et non par la biologie
On entend souvent dire que les femmes sont plus douées pour la sélection des semences, la gestion post-récolte ou la préservation de l’environnement. Mais les experts mettent en garde contre cette vision trompeuse (et néfaste).
Plutôt que de refléter des capacités innées, ces rôles sont attribués par la société. Les femmes ont tendance à effectuer des tâches exigeantes en main-d’œuvre et moins bien rémunérées en raison des normes de genre, d’un accès inégal aux ressources et de contraintes en matière de mobilité et de prise de décision.
Comme l’explique Eileen Nchanji, experte en genre et inclusion sociale, l’explique : « Les femmes peuvent être très compétentes en matière de sélection et de tri des semences, de transformation alimentaire, de commercialisation ou de gestion des cultures parce qu’elles ont effectué ces tâches à maintes reprises, et non parce que ces tâches relèvent biologiquement du « travail des femmes ». » Cela est important car de tels discours peuvent cantonner les femmes à des rôles peu rémunérateurs, tout en justifiant un accès inégal à la technologie, aux marchés et aux revenus.
Mythe n° 4 : Les « gardiens des semences » (dont le pouvoir est limité)
Réalité : l’expertise des femmes s’épanouit dans les systèmes informels, mais s’affaiblit avec la commercialisation
Les femmes sont souvent décrites comme les « gardiennes des systèmes semenciers », et il y a du vrai dans cette affirmation.
Dans de nombreux contextes, en particulier pour des cultures comme les haricots, les femmes jouent un rôle central dans la sélection, la conservation et l’échange des semences. Elles possèdent une connaissance approfondie des variétés, notamment des caractéristiques liées au goût, à la conservation et à la résilience climatique. Mais cette autorité dépend du contexte.
À mesure que l’agriculture se commercialise et se formalise, le contrôle des semences (et des bénéfices qu’elles génèrent) revient souvent aux hommes, qui sont plus susceptibles de posséder des terres, d’avoir accès au financement et de s’engager sur les marchés formels.
Mythe n° 5 : Mécanisation et commercialisation : un progrès pour qui ?
Réalité : sans une conception ciblée, les femmes risquent d’être lésées
Les évolutions technologiques dans le secteur agricole promettent souvent efficacité et croissance. Mais pour les femmes, les résultats sont mitigés : la mécanisation peut par exemple réduire la pénibilité du travail, en allégeant les tâches à forte intensité de main-d’œuvre comme le battage. Mais la question de savoir qui possède et contrôle ces machines est cruciale. Lorsque de nouvelles technologies sont introduites, ce sont souvent les hommes qui en prennent le contrôle et qui en tirent les revenus associés.
De même, lorsque les cultures deviennent plus rentables, le travail des femmes reste généralement inchangé, mais leur contrôle sur les revenus peut diminuer. Ce schéma a été observé dans de nombreux contextes : les femmes effectuent le travail, les hommes en récoltent les bénéfices.
Eileen explique : « Des données provenant d’Inde montrent que la mécanisation a réduit la charge de travail agricole des femmes davantage que celle des hommes, en particulier lorsque les femmes étaient principalement affectées à des tâches telles que le désherbage. Ainsi, la mécanisation fonctionne mieux lorsque les femmes et les jeunes peuvent accéder aux machines, les utiliser, en être propriétaires ou en tirer des revenus ».
En ce qui concerne les outils numériques et les technologies agricoles, Fanny Howland, spécialiste des questions de genre et d’inclusion sociale, fait remarquer : « Le faible taux d’adoption par les petits exploitants agricoles en général, et par les femmes en particulier, est principalement dû au fait que ces outils et ces technologies ont été conçus et développés sans prendre en compte la dimension de genre et sans impliquer d’experts en genre ou en sciences sociales. En conséquence, les femmes n’ont généralement pas accès à ces outils et n’en tirent aucun bénéfice. C’est dans ce contexte que l’on utilise le terme «fracture numérique entre les sexes» ».
Mythe n° 6 : Le changement climatique, un « multiplicateur de menaces »
Réalité : il aggrave les inégalités existantes
Le changement climatique ne crée pas de nouvelles inégalités, il aggrave celles qui existent déjà. Les femmes sont souvent plus exposées à ses effets car elles cultivent des parcelles plus petites, disposent de moins de ressources et ont un accès limité aux informations et aux services liés au climat. Parallèlement, les chocs climatiques alourdissent leur charge de travail : elles doivent marcher plus loin pour aller chercher de l’eau, diversifier leurs cultures et faire face aux pénuries alimentaires.
En ce sens, le changement climatique agit comme un multiplicateur de la pénurie de temps et de la vulnérabilité des femmes ; non pas parce qu’elles sont des agricultrices moins compétentes, mais plutôt parce que les systèmes qui les entourent leur apportent moins de soutien.
Mythe n° 7 : les femmes sont réticentes à prendre des risques et lentes à adopter les innovations
Réalité : ce sont des décideuses rationnelles confrontées à des risques plus élevés
Lorsque les femmes adoptent plus lentement les nouvelles technologies, cela est souvent présenté comme une aversion au risque. Mais les données montrent une réalité différente : les femmes réagissent de manière rationnelle face à une exposition plus élevée au risque.
Disposant d’un accès plus limité à la terre, au crédit, à l’assurance et à l’information, le coût d’un échec est tout simplement plus élevé. Une semence ou un investissement qui tourne mal peut avoir des conséquences dévastatrices.
Lorsque ces obstacles sont levés, les femmes sont des adeptes enthousiastes. Eileen en donne un exemple concret :
« Les données issues du projet pilote du Youth and Women Quality Centre (YWQC) en Ouganda ont démontré que le faible taux d’adoption était dû à des défaillances structurelles dans la distribution des semences, et non à une réticence des agriculteurs. Lorsque des modèles décentralisés de distribution des semences, basés sur des coopératives, ont été mis en place, l’adoption par les femmes de semences de haricots améliorées a fait passer les taux d’adoption de 42 % à 91 % en seulement quelques années ».
Mythe n° 8 : investir dans les femmes profite-t-il automatiquement à tout le monde ?
Réalité : ce « dividende » n’est pas automatique ; il doit être conçu
On part souvent du principe qu’investir dans les femmes conduit directement à de meilleurs résultats pour les ménages et les communautés. Bien que les femmes aient effectivement tendance à investir dans la nutrition et l’éducation, ce discours peut être trop simpliste, voire néfaste. Si l’on ne s’attaque pas aux dynamiques de pouvoir sous-jacentes, l’augmentation des revenus peut entraîner une charge de travail plus lourde, à des conflits, voire à des réactions négatives.
Pour avoir un impact réel, il faut adopter des approches transformatrices en matière de genre, qui modifient la prise de décision, redistribuent le travail et favorisent un contrôle partagé des ressources.
L'occasion que nous laissons passer
Malgré les défis et les idées reçues, les faits sont sans appel : lorsque les femmes ont accès aux ressources, aux marchés et au pouvoir de décision, elles s’épanouissent. Partout en Afrique, en Asie, en Amérique latine et au-delà, les femmes passent de l’agriculture à l’entrepreneuriat, aux entreprises de semences, à la transformation et au leadership sur les marchés, lorsqu’elles bénéficient d’un soutien adapté. Mais le succès ne résulte pas d’interventions isolées telles que la distribution de semences ou la formation : il découle de systèmes qui fonctionnent en synergie, alliant technologie, financement, accès aux marchés et évolution sociale.
Si le monde prend au sérieux la sécurité alimentaire, la résilience climatique et l’agriculture durable, il ne peut se permettre de laisser les agricultrices dans l’invisibilité, surchargées de travail et dépourvues de ressources suffisantes. Car les faits sont clairs : l’avenir des systèmes alimentaires dépend de la réduction de l’écart entre les sexes, et non pas seulement de sa reconnaissance.
Remerciements
Nous tenons à remercier tout particulièrement nos expertes en recherche sur le genre : Eileen Nchanj, Lutomia Cosmas, Natalia Triana-Ángel, Meghajit Shijagurumayum et Fanny Howland, qui ont apporté des contributions et des références précieuses pour la création de ce blog.
Eileen Bogweh Nchanji
Gender and Social Inclusion Expert
Cosmas Kweyu Lutomia
Senior Research Associate
Natalia Triana-Ángel
Postdoctorate Researcher, Gender and Social Inclusion
Meghajit Sharma Shijagurumayum
Post Doctoral Fellow
Fanny Howland
Research SpecialistEn savoir plus sur les agricultrices