From the Field Promouvoir les droits fonciers des femmes dans l’est de la RDC à travers une approche transformatrice de genre

Promoting Women’s Land Rights in Eastern DRC Through a Gender-Transformative Lens”

La terre est bien plus que du sol : c’est une source de revenu, d’identité et de sécurité, surtout pour les familles rurales. Pourtant, à travers l’Afrique, les femmes restent désavantagées. Bien qu’elles produisent environ 70 à 80 % de la nourriture du continent, elles possèdent moins de 10 % des terres agricoles. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le projet Beans for Women’s Empowerment (B4WE) travaille à combler cet écart.

En collaborant avec les chefs coutumiers, les autorités locales et les comités de gestion des conflits fonciers, le projet remet en question des traditions et des normes profondément ancrées qui ont historiquement exclu les femmes de la propriété foncière. Ces efforts ont déjà conduit à des engagements officiels ayant permis d’ouvrir des centaines d’hectares aux agricultrices. Chaque parcelle de terre représente bien plus qu’un espace de culture : elle symbolise des bases plus solides pour la sécurité alimentaire et l’autonomisation économique des femmes.

Nourriture cultivée par les femmes, terres possédées par les hommes : le paradoxe flagrant de l’Afrique

Pour des millions de communautés rurales à travers l’Afrique, la terre n’est pas seulement un actif productif important : elle représente un foyer, un lien avec l’héritage culturel et une source vitale de résilience face aux chocs économiques et climatiques. Pourtant, pour d’innombrables petit.e.s exploitant.e.s, en particulier les femmes, un accès sécurisé à la terre reste hors de portée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur l’ensemble du continent, seules 38 % des femmes déclarent posséder des terres, individuellement ou conjointement, contre 51 % des hommes. L’écart se creuse encore davantage lorsqu’il s’agit de propriété exclusive : seulement 13 % des femmes détiennent des droits fonciers, contre 36 % des hommes. Cette réalité est profondément paradoxale. Les femmes produisent entre 70 et 80 % de la nourriture en Afrique, mais contrôlent moins de 10 % des terres.

Dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, de vastes étendues de terres sont contrôlées par un petit groupe d’élites, d’autorités locales ou d’entreprises. Parallèlement, des millions de personnes, en particulier des femmes et des communautés autochtones, rencontrent d’importantes difficultés pour accéder même à de petites parcelles nécessaires à la production alimentaire. En République démocratique du Congo (RDC), notamment dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, les femmes se voient fréquemment refuser la propriété foncière formelle ou l’accès à la terre. Combinées à l’insécurité persistante dans la région orientale, ces barrières systémiques rendent les femmes particulièrement vulnérables à l’exploitation, au déplacement et à des cycles de pauvreté profondément enracinés.

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Fig.1 : Vaste étendue de terres consacrées à la production de haricots à Kalemie, province du Tanganyika

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Exclues de la terre : témoignages de lutte et de survie

Dans l’est de la RDC, de nombreux obstacles entravent l’accès à la terre, notamment les normes sociales, les lois coutumières, les pratiques administratives et l’insécurité persistante. Une règle non écrite demeure : la terre « appartient » aux hommes, laissant les femmes dépendantes de leurs proches masculins ou de leurs maris, voire totalement exclues. Sans garantie d’accès à une même parcelle de terre d’une saison à l’autre, les femmes ne peuvent pas se permettre de prendre le risque d’investir dans des pratiques agricoles durables, comme les semences améliorées ou la conservation des sols.

Les récits locaux révèlent les difficultés engendrées par ce système. « Même si j’ai de l’argent, je ne peux pas acheter de terre sans l’accord de mon mari. Il doit m’accompagner pour négocier avec les chefs traditionnels ou les propriétaires terriens », raconte Madame Gracia. Pour les femmes célibataires ou veuves, les barrières sont encore plus élevées. « Pour une femme seule ou une veuve, l’accès à la terre est presque impossible », explique Madame Nyota, originaire de Masisi, au Nord-Kivu.

Les coûts fonciers ajoutent une autre couche d’exclusion pour les agricultrices. Beaucoup déclarent payer environ 80 dollars américains par saison pour seulement un quart d’hectare (0,25 ha) de terre, auxquels s’ajoutent des taxes supplémentaires en espèces ou en nature, souvent autour de 40 dollars pour un sac de 100 kilogrammes de haricots. Cet arrangement précaire enferme les femmes dans des locations à court terme, les empêchant d’investir à long terme pour améliorer la productivité.

Au-delà de la question du coût, les femmes font également face à une vulnérabilité généralisée à l’exploitation et aux mauvais traitements de la part des propriétaires terriens. En raison du caractère informel et irrégulier des contrats de location, la sécurité foncière n’est jamais garantie.

« Même lorsque nous parvenons à louer, nous finissons souvent avec des terres infertiles. Et si nous avons la chance d’obtenir une terre fertile qui produit bien, l’année suivante, nous sommes souvent chassées pour que le propriétaire la récupère », explique Madame Faradja, du territoire de Rutchuru. Ce cycle met en évidence l’absence de protection et de soutien adéquats pour les femmes, les exposant à une insécurité financière, juridique et sociale permanente dans leur quête d’accès à la terre.

Il ne s’agit pas d’un simple « problème de femmes » : c’est une faiblesse structurelle de l’économie rurale. Lorsque les femmes, pilier de la production alimentaire, cultivent sans droits fonciers sécurisés, c’est tout le système agroalimentaire qui se fragilise. À l’inverse, garantir aux femmes un accès sécurisé à la terre renforce la cohésion sociale, stabilise les marchés et améliore la nutrition. Dans l’est de la RDC, le projet B4WE, financé par Affaires mondiales Canada (AMC), a observé que le démantèlement des barrières structurelles limitant les droits fonciers des femmes et la promotion d’une gouvernance foncière équitable entre les genres sont des étapes essentielles pour remettre en cause les normes culturelles profondément enracinées, renforcer l’autonomie des femmes et garantir leur accès légitime et leur contrôle sur les terres productives.

Projet Beans for Women’s Empowerment : diplomatie discrète, résultats audacieux

Face à ces barrières profondément enracinées, le projet Beans for Women’s Empowerment (B4WE) a choisi une voie audacieuse : changer les normes de l’intérieur. L’initiative travaille directement avec les chefferies, les leaders communautaires, les autorités locales, les groupes de gestion des conflits fonciers ainsi qu’avec des organisations partenaires, locales et internationales. En adoptant une approche transformatrice de genre, le B4WE met en lumière les effets néfastes des pratiques discriminatoires tout en co-créant des solutions concrètes avec celles et ceux qui établissent les règles. L’objectif n’est pas seulement de sensibiliser, mais d’obtenir des engagements formels et vérifiables garantissant aux femmes un accès réel et durable à la terre.

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Dans les collines et vallées de l’est de la RDC, une révolution silencieuse est en cours. Le projet B4WE transforme la manière dont les femmes revendiquent leur place dans l’agriculture — en commençant par la terre.

Grâce à un dialogue patient avec les chefs coutumiers, les leaders locaux et les équipes communautaires de gestion des conflits fonciers, le projet a favorisé un changement de comportement positif, diffusant des messages forts : « Non à l’inégalité de genre dans le secteur agricole » et « Les femmes comme les hommes ont le droit de posséder et d’accéder à la terre. » Ce qui semblait autrefois impossible devient peu à peu une réalité.

Les négociations et les réunions communautaires, d’abord timides, se sont transformées en changements concrets et visibles. Aujourd’hui, des hectares de terres sont réservés aux femmes pour la culture du haricot, une denrée alimentaire essentielle. Les chefs coutumiers et les responsables de village, autrefois attachés aux traditions, signent désormais des accords et deviennent des partenaires actifs de cette transformation. Pour les femmes, ce changement va bien au-delà du sol et des semences : il s’agit d’une question de légitimité — le droit de négocier, de planifier et de cultiver sans craindre d’être déplacées. Avec un accès sécurisé à la terre, les familles se renforcent, les régimes alimentaires s’améliorent et les communautés deviennent plus résilientes.

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Fig.2 : Rencontre avec les autorités coutumières dans le territoire de Kalemie, province du Tanganyika

 

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Fig. 3 : Réunion avec le groupe local de gestion des conflits fonciers dans le territoire de Kalemie

 

La prochaine récolte : en finir définitivement avec l’inégalité foncière

Le progrès n’est plus une promesse — il se concrétise sur le terrain. Dans les trois provinces ciblées de l’est de la RDC, plus de 800 hectares de terres arables vont être mis à la disposition des agricultrices rurales au cours des prochaines saisons, grâce à plus de dix accords formels conclus avec les chefs coutumiers et les leaders communautaires.

« Nous comprenons désormais mieux les droits des femmes à la terre, et nous nous engageons à travailler ensemble pour que les femmes de nos communautés qui souhaitent se lancer dans l’agriculture puissent le faire », a déclaré l’un des chefs coutumiers lors d’une récente rencontre.

Ses propos marquent un tournant : un passage de normes traditionnelles rigides à une gouvernance foncière plus inclusive. Ces avancées représentent bien plus que de simples attributions de terres : elles symbolisent la reconnaissance, l’opportunité et un pas concret vers l’égalité de genre en agriculture. Ce qui n’était autrefois qu’un rêve lointain pour de nombreuses agricultrices devient aujourd’hui réalité, hectare après hectare.

Prenons l’exemple du groupement de Kakamba/Bwegera, dans la plaine de la Ruzizi au Sud-Kivu : la chefferie locale a attribué 21 hectares spécifiquement aux femmes de Bwegera, Nvumu, Nyarububuma et Katamba pour la culture du haricot. De même, dans le groupement de Bunyakiri, le chef du village de Bweshu, avec les leaders de Mulamba et d’autres représentant.e.s communautaires, ont réservé 6,5 hectares exclusivement aux femmes agricultrices. La dynamique s’étend également à la province du Tanganyika, où le chef du groupement de MONI, dans le village de Kibugu, a mis à disposition 10 hectares pour les femmes de la communauté.

Traditionnellement, l’accès à la terre s’accompagnait toujours d’un coût — en espèces ou en nature. Mais grâce à ces négociations patientes et à ces engagements formels, le prix à payer pour les femmes devient désormais beaucoup plus accessible.

Ces parcelles représentent bien plus que de simples terres ; elles incarnent des opportunités, des espaces où les femmes peuvent semer non seulement des haricots, mais aussi les graines de l’autonomisation, de la résilience et de la transformation communautaire.

Les bénéfices dépassent largement le cadre foncier. Un accès sécurisé permet aux femmes de se regrouper et de cultiver des haricots pour générer des revenus, assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, même en période de crise. Plus encore, cela leur permet d’investir dans les semences, les outils et l’amélioration des sols, augmentant ainsi la productivité et garantissant des revenus plus stables. Cela leur redonne également un pouvoir décisionnel : choisir les variétés de haricots, planifier les calendriers de semis, négocier sur les marchés. Cette autonomie réduit la dépendance, brise les cycles d’exploitation, renforce la sécurité alimentaire des ménages et stimule les économies locales. Parce que les haricots sont un aliment de base, chaque parcelle protégée contribue directement à la nutrition et à la résilience des communautés.

Mais le chemin est encore long. Le projet B4WE continue de construire des partenariats solides avec les gouvernements nationaux, les organisations internationales et la société civile, afin de s’attaquer aux causes profondes des inégalités foncières. L’objectif est clair : transformer les engagements locaux en acquis structurels durables, pour que l’accès des femmes à la terre devienne la norme, et non l’exception. La terre ne doit pas être un privilège réservé à quelques-uns ; elle constitue un bien commun, un socle partagé. Lorsque les femmes sécurisent leurs droits fonciers, elles élèvent non seulement leur propre condition, mais aussi celle de leurs foyers et de leurs communautés. Les systèmes alimentaires deviennent plus résilients, les économies rurales se renforcent, et l’avenir s’écrit sur les champs que les femmes cultivent fièrement en leur propre nom.

L'équipe

Jean Claude Rubyogo

Leader, Global Bean Program, and Director, Pan Africa Bean Research Alliance (PABRA)

Bola Amoke Awotide

Research Team Leader, Country Representative for the Democratic Republic of the Congo