Impact story Si la science existait, pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour qu’elle parvienne aux agriculteur.rice.s ?
Entre 2021 et 2025, l’initiative AICCRA (Accelerating Impacts of CGIAR Climate Research for Africa) a travaillé dans six pays africains ainsi qu’au sein de deux programmes régionaux afin de combler le fossé entre la science du climat et les agriculteur.rice.s, en renforçant les institutions, les partenariats et les systèmes qui permettent de déployer l’agriculture intelligente face au climat à grande échelle.
L’Afrique ne manque pas de connaissances scientifiques sur le climat, car la liste des innovations éprouvées est longue : variétés tolérantes à la sécheresse, outils numériques de conseil agricole, prévisions saisonnières, pratiques de gestion des sols, entre autres. Pourtant, pendant des décennies, l’écart entre ce que produit la recherche et ce qu’utilisent réellement les agriculteur.rice.s est demeuré obstinément important. Davantage de projets pilotes, davantage d’ateliers, davantage de campagnes de diffusion. Et malgré cela, à la fin de la plupart des projets, les taux d’adoption atteignent un sommet avant de diminuer discrètement.
L’explication classique attribue cette situation au « dernier kilomètre » : une couverture insuffisante des services de vulgarisation, une faible connectivité et un manque d’information des agriculteur.rice.s. Selon cette logique, il suffirait d’améliorer les mécanismes de diffusion pour que les connaissances scientifiques parviennent aux utilisateur.rice.s finaux.ales.
AICCRA a été conçue à partir d’un diagnostic différent. Comme l’a exprimé Wanjiru Kamau-Rutenberg, Directrice Générale pour l’Afrique à l’Alliance de Bioversity International et du CIAT :
« Un.e agriculteur.rice ne se réveille pas en se demandant comment accélérer les impacts de la recherche climatique du CGIAR. Il ou elle se demande plutôt : les pluies arriveront-elles ? Que devrais-je cultiver ? Puis-je faire confiance à ces conseils ? »
Wanjiru Kamau-Rutenberg
Directrice régionale pour l’Afrique et administratrice de Bioversity International USAC’est à cette question profondément humaine que cette initiative a cherché à répondre. Et l’obstacle qui se dressait entre la science et cette réponse n’a jamais été le « dernier kilomètre ». Il résidait plutôt dans l’absence d’une architecture capable de les relier : des institutions incapables de coordonner leurs actions au-delà de leurs mandats respectifs, des données climatiques inaccessibles aux services de vulgarisation qui en ont besoin, et des innovations conçues pour démontrer leur efficacité dans le cadre de projets pilotes plutôt que pour être intégrées durablement dans les programmes nationaux. L’Afrique disposait déjà des connaissances scientifiques. Ce qui lui manquait, c’était le système capable de les mettre en mouvement.
Entre 2021 et 2025, l’Alliance de Bioversity International et du CIAT a dirigé l’AICCRA afin de construire ce système, dans six pays et à travers deux programmes régionaux, en s’appuyant sur 309 partenariats institutionnels et en touchant près de 12 millions de bénéficiaires. L’ensemble des changements réalisés, ainsi que les contextes dans lesquels ils se sont produits, est documenté dans les récits d’héritage de AICCRA. Cependant, ces histoires ne révèlent pleinement leur signification que lorsque l’on comprend la logique de conception qui les sous-tend.
Partenariats institutionnels
Bénéficiaires
L'architecture
Au Sénégal, un million d’agriculteur.rice.s et d’éleveur.euse.s reçoivent désormais des informations climatiques exploitables grâce à un système détenu et géré par l’ANACIM, l’agence météorologique nationale. Il ne s’agit pas simplement d’une réussite en matière de diffusion. C’est avant tout une réussite institutionnelle : un centre national de données, un réseau multidisciplinaire de conseil, une Communauté de Pratique pastorale intégrée à la Direction de l’Élevage, ainsi qu’un programme de formation désormais intégré aux cursus universitaires. Lorsque l’AICCRA prendra fin, le système continuera de fonctionner.
La même logique s’est déployée dans les autres pays. Au Mali, 456 000 agriculteur.rice.s ont adopté des pratiques d’agriculture intelligente face au climat et l’outil RiceAdvice est désormais institutionnalisé par l’Office du Niger, un organisme public, et non plus par un partenaire de projet. Au Ghana, 1,67 million de personnes ont été touchées et un système national d’alerte précoce pour les ravageurs et les maladies est en cours d’intégration dans la politique « Une seule santé » (One Health). En Éthiopie, les institutions nationales ont assuré le leadership tout au long du processus : un AgData Hub géré par le ministère, des services de conseil diffusés dans cinq langues locales et une formation sur le climat intégrée aux programmes universitaires. Au Kenya, 750 000 personnes ont été touchées et un programme de formation intergouvernemental est désormais intégré à quatre cursus universitaires, tandis que 6 000 pasteur.e.s produisent des données en temps réel sur les parcours pastoraux grâce à des réseaux de science citoyenne qui leur appartiennent.
En Zambie, trois millions de personnes ont été touchées, un accélérateur d’entreprises agroalimentaires travaillant avec 19 PME a mobilisé 1,23 million de dollars américains d’investissements privés, et un Cadre National pour les Services Météorologiques, Hydrologiques et Climatiques est désormais opérationnel.
À l’échelle régionale, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe ont vu 34 institutions réparties dans 14 pays être formées à l’utilisation d’outils d’aide à la décision climatique, tandis qu’une Stratégie régionale de mise à l’échelle de l’Agriculture Intelligente face au Climat (AIC) a été approuvée par l’intermédiaire de l’ASARECA. En Afrique de l’Ouest, AGRHYMET a adopté un système de prévisions saisonnières probabilistes conforme aux normes de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), approuvé par 17 pays, et 3 400 enseignant.e.s universitaires réparti.e.s dans 37 pays disposent désormais des compétences nécessaires pour enseigner l’agriculture intelligente face au climat.
Deux dimensions transversales ont marqué l’ensemble de ces réalisations. En matière de genre et d’inclusion sociale, plus d’un million de femmes et de jeunes ont adopté des innovations co-conçues en tenant compte de leurs contraintes réelles, notamment la charge de travail, le temps disponible, la langue et l’accès au financement. Dans trois pays, entre 40 % et 99 % des femmes ont déclaré avoir renforcé leur pouvoir de décision au sein de leur ménage et de leur communauté. En matière d’investissement et de mise à l’échelle, les Plans d’Investissement pour l’Agriculture Intelligente face au Climat élaborés au Kenya, en Ethiopie, et au Sénégal ont permis de transformer les résultats de terrain en portefeuilles d’investissement sur lesquels les gouvernements et les bailleurs de fonds climatiques peuvent agir. Parmi ces initiatives figure notamment une note conceptuelle de 35 millions de dollars américains soumise au Fonds Vert pour le Climat au Kenya.
Sénégal
Mali
Ghana
Kenya
Zambie
Afrique de l'Est et Afrique australe
Afrique de l'Ouest
Genre et inclusion sociale
Investissement et mise à l'échelle (USD)
Ce que confirment cinq années d'expérience
À travers huit contextes géographiques, des cultures différentes, des climats variés et des environnements de gouvernance distincts, les mêmes principes ont produit des résultats d’une remarquable constance. Les solutions intégrées, combinant informations climatiques, pratiques agricoles améliorées, accès au financement et liens avec les marchés, ont surpassé les approches reposant sur une seule technologie partout où elles ont été testées. L’intégration des innovations au sein des institutions nationales s’est révélée plus durable que les mécanismes de mise en œuvre fondés sur les projets. La prise en compte du genre dans la conception des interventions a amélioré les résultats en matière d’adoption. Enfin, l’appropriation nationale, véritablement construite plutôt que simplement présumée, a créé une dynamique qui a permis de poursuivre la mise à l’échelle après la fin de l’implication directe de AICCRA.
Rien de tout cela n’était inévitable. Ces résultats sont le fruit d’une méthodologie délibérée : concevoir des interventions orientées vers le changement systémique plutôt que vers le simple transfert de technologies ; construire l’architecture de liaison entre la science et la pratique ; et mesurer le succès non pas à l’aune de la portée d’un projet, mais de la capacité des institutions à poursuivre leur progression de manière autonome après la fin du projet.
Le défi de l’adaptation climatique en Afrique est avant tout un défi systémique. L’héritage de AICCRA constitue ainsi la preuve que cet écart peut être comblé, tout en offrant un exemple concret de la manière d’y parvenir. Alors que le programme entre dans une nouvelle phase à travers AICCRA-FSRP4, les systèmes et les partenariats construits au cours des cinq dernières années constituent la base sur laquelle ce nouveau travail s’appuie, ainsi que le reflet de la confiance accordée aux institutions africaines pour conduire cette prochaine étape.
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