Blog De la mémoire à la cartographie : comment les communautés de Monze, en Zambie, transforment des générations de savoirs sur le pâturage en cartes numériques pour un avenir résilient face au changement climatique.

From memory to map - How communities in Monze in Zambia are turning generations of grazing knowledge into digital maps for a climate-resilient future

En mars 2026, 40 éleveurs et chefs de village de Monze, en Zambie, ont collaboré avec des partenaires pour transposer des connaissances ancestrales en matière de pâturage sous forme de cartes numériques, aidant ainsi les communautés à améliorer la gestion des pâturages et à s'adapter au changement climatique.

Les terres autour de Monze ne dévoilent pas leurs secrets facilement. S'étendant à travers le sud de la Zambie en une mosaïque légèrement vallonnée de prairies ouvertes, de cours d'eau saisonniers, de plaines inondables et de collines basses et éparses, ce paysage fait vivre les éleveurs de bétail et leurs familles depuis des générations.

Les connaissances nécessaires pour s’y repérer – savoir quel enclos est inondé en premier, quelle pente reste verte jusqu’à la fin de la saison sèche, où l’on peut compter sur un cours d’eau saisonnier et où ce n’est pas le cas – ne sont consignées nulle part. Elles vivent dans la mémoire des éleveurs chevronnés, transmises oralement de père en fils, mises à l’épreuve saison après saison face à un paysage qui, lui-même, évolue lentement.

C’est pourquoi, lorsque quarante éleveurs chevronnés et chefs de village se sont réunis à Monze fin mars 2026, ils n’étaient pas simplement venus en tant que participants à un atelier. Ils étaient venus en tant qu’experts.

Un paysage sous pression

Le district de Monze est depuis longtemps le cœur de la production animale dans la province du Sud de la Zambie. Selon les estimations, on y compterait au moins 300 000 têtes de bétail, auxquelles s’ajoute un nombre tout aussi important de petits ruminants, un chiffre qui reflète à la fois la productivité des terres et les pressions commerciales croissantes qui s’exercent sur celles-ci. Un marché d’exportation lucratif et en pleine expansion vers la République démocratique du Congo a ravivé l’intérêt du gouvernement pour le secteur de l’élevage, ce qui s’accompagne d’une demande croissante sur des pâturages déjà mis à rude épreuve par le changement climatique.

L’évolution des régimes pluviométriques, l’allongement des saisons sèches et les pressions croissantes liées à l’occupation des sols mettent à rude épreuve un système fondé sur la mobilité saisonnière et une connaissance écologique approfondie. Les tensions concernant l’accès aux pâturages entre communautés voisines, ainsi qu’entre les éleveurs et la faune sauvage des plaines de Kafue, ne cessent de s’intensifier. À l’ouest et au sud, les limites du Parc national de Lochinvar et de la zone humide des plaines de Kafue (site Ramsar d’importance internationale) définissent des frontières qui ne peuvent et ne doivent pas être franchies. Le défi auquel sont confrontées les communautés est réel et urgent : comment gérer plus efficacement des ressources limitées, sans sacrifier l’intégrité écologique qui rend ces ressources possibles en premier lieu.

Le parcours qui m'a conduit jusqu'ici

L'atelier de cartographie participative qui s'est tenu du 24 au 27 mars 2026 n'a pas débuté à Monze. Son origine remonte à une visite sur le terrain effectuée en décembre 2025, lors de laquelle une délégation d’éleveurs et de chefs de village de Monze s’est rendue à l’Institut africain pour la gestion holistique (Africa Centre for Holistic Management) au Zimbabwe. Sur place, ils ont pu constater de leurs propres yeux le potentiel transformateur d’une gestion structurée des pâturages : des plans de rotation des parcelles permettant aux pâturages de se régénérer ; des évaluations de la qualité des sols permettant de distinguer les prairies productives des terres dégradées ; et des preuves évidentes de régénération des pâturages là où une gestion réfléchie avait remplacé le pâturage incontrôlé.

Cette visite a marqué les esprits. Les communautés sont revenues à Monze avec un nouveau vocabulaire pour désigner les défis qu’elles connaissaient depuis toujours, et avec une mission : retourner dans leurs quartiers et identifier collectivement leurs principales zones de pâturage, les conflits émergents et les solutions qui leur semblaient à portée de main. Ce processus de réflexion et de consultation communautaire allait fournir la matière première pour l’atelier de mars.

L'atelier : quatre jours, quarante experts

L'atelier de mars a été organisé conjointement par Solidaridad Zambia et l'Alliance entre Bioversity International et le CIAT, et financé par l'Institut international de gestion de l'eau (IWMI) dans le cadre du projet « Water and Soil Accelerator ». Quarante participants étaient présents, représentant les quatre quartiers traditionnels ciblés : Banakaila, Moonze, Munjenze et Chitebba. À leurs côtés se trouvaient des représentants du service forestier du district, de l’Autorité zambienne de la faune sauvage, de la Fondation internationale pour la protection des grues, ainsi que d’autres acteurs gouvernementaux et de la société civile.

Dès le départ, la conception de l’atelier reflétait une conviction claire : les communautés n’étaient pas là pour recevoir des informations. Elles étaient là pour en générer.

Premier jour : identifier les défis, s'approprier les solutions

L'atelier a débuté par les retours des participants sur l'exercice de consultation qu'ils avaient mené au sein de leurs communautés d'origine depuis leur retour du Zimbabwe. Répartis en quatre groupes par circonscription, ils ont dressé un état des lieux des défis auxquels ils sont confrontés : pressions sur les pâturages, conflits émergents, points d’eau dégradés, brûlages incontrôlés. Ils ont ensuite travaillé ensemble pour identifier des solutions potentielles, premières ébauches de ce qui deviendra, à terme, des règlements communautaires élaborés par les habitants eux-mêmes pour la gestion des pâturages.

Ce qui est ressorti de cette réunion n’était pas un simple consensus. Des débats animés ont eu lieu, notamment lorsque les participants ont été invités à classer les solutions en fonction de leur impact probable et de leur facilité de mise en œuvre. Presque tout le monde s’est accordé à dire que l’interdiction des feux de brousse incontrôlés aurait un impact positif important. Presque personne n’était d’accord sur la facilité avec laquelle cette mesure pourrait être appliquée. Cette tension entre savoir ce qui est juste et trouver un moyen de le concrétiser n’a pas été occultée. Elle a été abordée, discutée et consignée. L’exercice n’avait pas pour but de aboutir à une résolution toute faite, mais d’aiguiser la capacité des communautés à réfléchir de manière critique à ce qui était réaliste.

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Deuxième jour : avoir une vue d'ensemble

La deuxième journée s'est ouverte sur des présentations de l'International Cranes Foundation et de la Zambia Wildlife Authority. Thème central : l'importance écologique du parc national de Lochinvar et des paysages des zones humides des plaines de Kafue, situés à la lisière même des zones de pâturage traditionnelles des communautés, et dont la santé est indissociable de celle des pâturages situés au-delà de leurs limites.

Pour de nombreux participants, ce fut l’occasion d’une prise de conscience renouvelée. Les plaines de Kafue ne sont pas une abstraction. Elles constituent le refuge des troupeaux de bétail pendant la saison des pluies, la source des herbes saisonnières qui nourrissent les animaux pendant la transition entre la saison des pluies et la saison sèche. Le fait de le considérer comme un site officiellement désigné d’importance écologique mondiale a ajouté une nouvelle dimension à ce que les communautés avaient toujours su dans la pratique : que les terres situées au-delà de leurs enclos avaient leur importance.

Après les présentations, l’assemblée s’est mise à dessiner. Les participants se sont munis de tableaux à feuilles mobiles, de stylos et des connaissances spatiales stockées dans leur mémoire, puis se sont mis à dessiner. Routes, rivières, forages, points d’eau, bassins de désinfection, églises, écoles, arbres remarquables et limites de pâturages sont progressivement apparus, chaque groupe produisant une carte dotée d’un caractère distinct et d’un « style propre ».

Chaque table était animée par un niveau élevé d’engagement et d’interaction. Chacun a eu l’occasion d’ajouter ce qu’il savait : un ruisseau saisonnier dont seul un berger ayant fait paître son troupeau là-bas lors d’une année de sécheresse se souvenait ; la limite d’un enclos marquée par un acacia remarquable qui ne figurait sur aucune carte officielle mais que tout le monde connaissait dans le quartier. Ces contributions individuelles se sont tissées pour former un tout plus vaste : non seulement une carte du territoire, mais aussi un portrait de la relation que la communauté entretient avec celui-ci.

À la fin de la deuxième journée, les groupes ont rassemblé leurs cartes individuelles, les ont placées côte à côte et ont travaillé collectivement pour aligner les limites, concilier les éventuelles divergences et assembler une mosaïque cohérente de l’ensemble du paysage de pâturage.

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Des participants en train de dessiner des cartes sur des tableaux à feuilles mobiles.

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Troisième jour : du papier au pixel

Le troisième jour a marqué le moment où les cartes ont pris une nouvelle forme. Grâce à une projection de Google Maps sur le mur et aux participants rassemblés autour des écrans, l’équipe technique de l’Alliance a travaillé en étroite collaboration avec les éleveurs et les chefs de village pour transposer le contenu des tableaux à feuilles mobiles en un enregistrement numérique géoréférencé. Ce fut un travail minutieux et collaboratif. Chaque limite de parcellaire devait être confirmée. Chaque point d’eau devait être localisé. Les participants qui avaient dessiné les cartes guidaient désormais le processus de numérisation en indiquant, en corrigeant et en confirmant.

Peu à peu, le paysage qu’ils avaient toujours connu a commencé à se dessiner sous une nouvelle forme : des polygones numériques nets, des points localisés avec précision, des lignes de délimitation qui perdureraient au-delà de la mémoire de tout individu.

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Quatrième jour : la carte à la rencontre du terrain

Le dernier jour a marqué la fin du cycle. Les équipes de Solidaridad et d’Alliance, accompagnées de membres de la communauté, se sont rendues sur le terrain pour vérifier la justesse des cartes numériques. Ce fut, selon les mots des animateurs, le moment où tout est devenu réel.

Le grand acacia qui servait de repère de limite sur la carte dessinée à la main était soudain là, projetant une ombre bien réelle.

Les routes, qui n’étaient auparavant que des lignes sur le papier, s’étendaient désormais dans toutes les directions à travers le paysage verdoyant. Les points d’eau, qui n’étaient que des points sur un écran, étaient désormais visibles, constituant des éléments physiques d’un environnement vivant. La précision de ce que les communautés avaient produit entièrement à partir de leur mémoire et de leur expérience vécue était saisissante.

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Pour l'équipe du projet, ce fut également un moment de prise de conscience silencieuse. La richesse des connaissances écologiques détenues par ces communautés, accumulées au fil des générations et affinées par des décennies d'expérience pratique, n'était pas seulement un atout à consigner. C'était le fondement sur lequel toute adaptation significative au changement climatique devrait se construire.

Ce que les cartes vont faire ensuite

Les cartes numériques créées au cours de ce processus ne constituent pas une fin en soi. Elles constituent un point de départ. Au cours des prochains mois, les limites des pâturages et les caractéristiques du paysage recensées lors de l’atelier seront superposées à l’indicateur de qualité des pâturages dérivé d’images satellites que l’équipe de l’Alliance a mis au point pour le district de Monze. Il en résultera un outil de planification dynamique : un outil qui montrera non seulement où se trouvent les parcelles, mais aussi comment la qualité des pâturages qu’elles renferment évolue au fil des saisons, de la luxuriance de la saison des pluies à la période de disette de la saison sèche.

Fortes de ces informations, les communautés, avec le soutien de Solidaridad et de l’Alliance, seront en mesure d’élaborer des plans de pâturage tournant qui optimisent l’efficacité tout en réduisant la pression sur les zones protégées adjacentes. Les cartes faciliteront également la planification future des infrastructures : elles permettront d’identifier les endroits où de nouveaux points d’eau ou bassins de désinfection sont les plus nécessaires, et de présenter des arguments convaincants aux pouvoirs publics et aux bailleurs de fonds grâce à une précision géoréférencée.

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Ébauches de cartes numériques indiquant les zones de pâturage et les polygones des enclos, les points d'eau et d'autres éléments.

À propos de cet ouvrage

Le processus de cartographie participative s'inscrit dans le cadre du projet « Soil Health and Water Accelerator », une initiative d'une durée de deux ans (septembre 2025 – juin 2027) mise en œuvre dans les provinces du centre, de l'est et du sud de la Zambie. Le projet est financé par l’Institut international de gestion de l’eau (IWMI) et mis en œuvre conjointement par Solidaridad Zambia et l’Alliance de Bioversity International et du CIAT (l’Alliance).

Ce travail soutient Programme d’action climatique du CGIAR, en contribuant directement à ses objectifs de déploiement à grande échelle des services numériques de conseil climatique et de renforcement des mesures d’adaptation menées localement à travers l’Afrique subsaharienne.