Blog « Nous marchons plus loin chaque jour » : le coût humain de la sécheresse pastorale et de la pression sur les ressources

‘We walk farther each day’ - the human cost of pastoralist drought and resource strain

Si la sécheresse avait été prévue, pourquoi la crise s’est-elle tout de même produite ? Le suivi des conditions de 2025-2026 dans les zones pastorales transfrontalières montre, à travers les systèmes numériques d’alerte précoce, comment les chocs climatiques ont dépassé la capacité de réponse.

Pour les pasteur.e.s du sud de l’Éthiopie, la différence entre résilience et crise peut se mesurer en centimètres d’eau et en fractions de tonne d’herbe. Une seule année a suffi pour transformer des pâturages familiers en une mosaïque de poussière et de détresse, où chaque point d’eau encore existant raconte une histoire de perte. Entre janvier 2025 et janvier 2026, l’eau comme les pâturages se sont raréfiés à une vitesse préoccupante.

À travers les basses terres d’Éthiopie, en particulier dans la zone de Borana et certaines parties de la région Somali, la sécheresse s’est installée non pas de manière spectaculaire, mais par accumulation. Une saison des pluies Meher inférieure à la normale n’a pas permis de reconstituer les eaux de surface. Les pâturages, qui se régénèrent habituellement après les pluies saisonnières, ne se sont pas rétablis. Au début de l’année 2026, les terres avaient franchi un seuil bien connu des pasteur.e.s : lorsque les puits s’assèchent plus vite que prévu et que l’herbe ne repousse plus, la mobilité devient une contrainte dictée par l’urgence plutôt qu’une stratégie.

Cette sécheresse a également été influencée par des facteurs climatiques plus larges. La variabilité des précipitations saisonnières, liée aux conditions La Niña et aux évolutions du dipôle de l’océan Indien, a renforcé les déficits pluviométriques dans le sud de l’Éthiopie et le nord du Kenya, aggravant le risque de sécheresse dans des systèmes pastoraux déjà fragiles face au climat.

Ce qui distingue cette sécheresse de nombreuses précédentes est la clarté avec laquelle son évolution peut désormais être suivie.

Une année qui a redessiné la carte

L’Alliance de Bioversity International et du CIAT a travaillé conjointement avec le ministère de l’Agriculture d’Éthiopie et l’Institut éthiopien de recherche agricole pour développer l’un des systèmes numériques d’alerte précoce sur les parcours les plus détaillés du pays, afin de suivre l’évolution de la sécheresse en temps réel. La plateforme combine des images satellitaires, des enquêtes de terrain et des vérifications au sol pour surveiller le fonctionnement des points d’eau et la quantité de pâturage disponible, avec des mises à jour quasi en temps réel.

Le système classe les points d’eau à l’aide d’un code couleur basé sur des seuils d’alerte précoce : VERT (capacité élevée), JAUNE (déclin modéré), OR (stress critique) et GRIS (complètement asséché). Cela permet aux décideur.e.s d’interpréter rapidement les niveaux de risque et de prioriser les actions de réponse.

Lorsque les chercheur.e.s ont utilisé ce système pour comparer les conditions entre janvier 2025 et janvier 2026 dans les basses terres d’Éthiopie, le changement a été frappant : à Borana, la proportion de points d’eau complètement asséchés a doublé en un an, passant d’un peu plus d’un tiers à près des trois quarts, tandis que les pâturages, auparavant caractérisés par une productivité moyenne, ont basculé vers des niveaux de biomasse faibles ou très faibles. Concrètement, l’herbe qui produisait autrefois jusqu’à deux tonnes par hectare est tombée en dessous d’une demi-tonne dans la majeure partie de la région, un effondrement qui explique pourquoi la sécheresse n’est plus évoquée en termes abstraits, mais mesurée par la rareté de l’eau et l’amenuisement des zones de pâturage.

La dégradation a été particulièrement sévère dans les districts les plus touchés par la sécheresse, tels que Moyale, Dillo et certaines parties de Yabelo, où les réserves de pâturage, qui servaient autrefois de tampon pendant les saisons sèches, sont désormais épuisées bien plus tôt que prévu.

En janvier 2026, près des trois quarts des points d’eau surveillés à Borana (74 %) étaient classés en statut GRIS, c’est-à-dire complètement asséchés, contre seulement 37 % un an auparavant. Les points d’eau qui maintenaient auparavant plus de 80 % de leur capacité, classés en VERT, ont totalement disparu ; en janvier 2025, près d’un point d’eau sur cinq appartenait encore à cette catégorie. Une augmentation modérée des points d’eau classés OR (de 7 % à 15 %) reflète des sites passant de JAUNE à OR avant de s’assécher complètement, ce qui souligne l’accélération du stress pesant sur les ressources en eau de la région.

La région Somali a connu un effondrement encore plus spectaculaire. En janvier 2026, tous les points d’eau surveillés étaient classés GRIS, ne contenant plus aucune eau. Les puits et les mares qui soutenaient depuis longtemps les communautés durant les périodes sèches sont désormais épuisés, laissant aux pasteur.e.s à peine quelques traces d’humidité et les contraignant à mesurer leur survie en fractions de tonne d’herbe.

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Stress de saison sèche : la rareté de l’eau oblige les humain.e.s et les animaux à se partager la même source.

Terres asséchées, troupeaux éprouvés : comment les alertes précoces ont annoncé l’effondrement

Les données sur la biomasse des pâturages issues du système de suivi des parcours révèlent une dégradation marquée dans les basses terres d’Éthiopie. En janvier 2025, une grande partie de Borana présentait encore des conditions de pâturage moyennes, avec 1 à 2 tonnes de biomasse par hectare, ce qui suffisait à soutenir les troupeaux dans les cycles saisonniers de pâturage. En janvier 2026, ces zones ont basculé vers des niveaux faibles (0,5 à 1 t/ha) ou très faibles (< 0,5 t/ha). À l’échelle des basses terres, plus de 85 % des zones enregistrent désormais des niveaux très faibles de pâturage, contre environ 70 % l’année précédente.

Concrètement, la majeure partie du paysage produit désormais moins d’une demi-tonne de fourrage par hectare. Le bétail doit parcourir de plus longues distances pour trouver de quoi se nourrir, dépensant une énergie précieuse tout en consommant moins. Les conséquences sont immédiates : détérioration de l’état corporel, baisse de la production laitière, chute des performances reproductives et perte de valeur marchande des animaux, poussant les ménages à des ventes de détresse qui érodent leur capital à long terme. Pour les familles pastorales, ces chiffres traduisent directement la lutte quotidienne pour maintenir les troupeaux en vie, préserver la nutrition et sécuriser les moyens de subsistance dans un paysage où le moindre îlot de pâturage peut faire la différence entre survie et effondrement.

À mesure que le bétail s’affaiblit, les effets se répercutent sur la santé humaine. La diminution de la disponibilité du lait, souvent principale source de nutrition pour les enfants dans les ménages pastoraux, accroît les risques de malnutrition.

Les familles dépendent de plus en plus de sources d’eau non sûres, ce qui accroît leur exposition aux maladies hydriques, tandis que les femmes et les filles parcourent souvent de plus longues distances pour aller chercher de l’eau, augmentant les risques en matière de protection et réduisant le temps consacré à l’école et à la stabilité du foyer.

La sécheresse n’est pas survenue sans avertissement. Les perspectives saisonnières publiées par le Greater Horn of Africa Climate Outlook Forum en janvier 2025 avaient signalé une forte probabilité de précipitations inférieures à la normale dans le sud et le sud-est de l’Éthiopie. Ces prévisions concernaient précisément les zones pastorales qui présentent aujourd’hui les niveaux de dégradation les plus sévères. L’échec des pluies suivantes de Belg et de Meher a étroitement confirmé ces alertes précoces. Ce que le système numérique d’alerte précoce apporte en plus, c’est la précision : identifier les zones où les conditions se détériorent le plus rapidement, les seuils déjà franchis, et la vitesse à laquelle les points d’eau et les pâturages s’effondrent. En janvier 2026, les perspectives climatiques actualisées indiquaient une poursuite de la variabilité des précipitations, offrant peu de répit aux zones déjà fortement dégradées. Même lorsque des améliorations à court terme peuvent survenir, le risque de sécheresse localisée demeure élevé.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la précision des alertes précoces, mais aussi la rapidité de l’effondrement. En une seule année, les conditions sont passées d’un stress gérable à une défaillance généralisée du système, illustrant que dans les régions pastorales exposées au climat, la fenêtre d’action efficace se réduit.

Les répercussions sur la vie pastorale

À mesure que les points d’eau disparaissent et que les pâturages s’amenuisent, les effets se répercutent sur l’ensemble de la vie pastorale. Les ménages se concentrent autour des rares sources d’eau restantes, intensifiant la pression sur des terres déjà dégradées. Les parcours de pâturage s’allongent. La mobilité du bétail augmente, souvent au-delà des limites durables.

De nombreux ménages adoptent déjà des stratégies d’adaptation extrêmes : division des troupeaux et envoi des animaux sur de plus longues distances, migrations au-delà des limites des woredas, et vente d’animaux reproducteurs femelles, une décision irréversible qui compromet la reconstitution future des troupeaux.

La rareté accentue la concurrence. Dans des régions où l’eau et les pâturages constituent depuis longtemps des sources de tension, la concentration des troupeaux autour de ressources en diminution accroît les risques de conflits entre communautés. La sécurité alimentaire se détériore en parallèle de la santé du bétail. Le lait, élément central de l’alimentation et des revenus pastoraux, devient rare. La nutrition des ménages se dégrade, les femmes et les enfants étant les plus affecté.e.s par la diminution de l’accès aux aliments d’origine animale. Il en résulte une crise multidimensionnelle : le stress environnemental déclenche une vulnérabilité économique, des tensions sociales et une érosion des moyens de subsistance à long terme.

La pression ne se limite pas à l’Éthiopie. La mobilité pastorale s’étend de plus en plus vers le nord du Kenya et la Somalie, où la concurrence transfrontalière pour les ressources et les mouvements de bétail peuvent amplifier les tensions régionales. Ainsi, la sécheresse devient non seulement une urgence humanitaire, mais aussi une question partagée de sécurité et de stabilité à l’échelle transfrontalière.

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La saison sèche dans les parcours constitue un signal clair de la pression climatique exercée sur les systèmes pastoraux.

Des données à l'action

L’année écoulée offre un enseignement clair. Les systèmes d’alerte précoce peuvent détecter la dégradation avec une précision remarquable, mais les données seules ne suffisent pas à prévenir la crise.

Le système de suivi des parcours a signalé la détérioration des conditions bien avant que les points d’eau ne s’assèchent complètement. Il a quantifié le déclin des pâturages. Il s’est étroitement aligné sur les prévisions climatiques. Le défi qui demeure est de traduire ces signaux en actions rapides et adaptées.

Des interventions d’urgence sont nécessaires de toute urgence dans les zones les plus touchées : acheminement d’eau, réhabilitation des points d’eau critiques, fourniture ciblée de fourrage et assistance alimentaire aux ménages vulnérables. Ces mesures peuvent ralentir les pertes de bétail et stabiliser les moyens de subsistance à court terme. Mais les données mettent également en évidence des priorités à plus long terme. L’intégration des résultats des systèmes d’alerte précoce dans la planification aux niveaux des districts et des régions pourrait permettre des actions anticipées plutôt que réactives. La formation des autorités locales et des représentant.e.s pastoraux à l’interprétation des données de suivi renforcerait la prise de décision sur le terrain. Des déclencheurs basés sur des seuils, tels que la proportion de points d’eau asséchés ou la biomasse des pâturages passant sous des niveaux critiques, pourraient inciter à intervenir avant que l’effondrement ne devienne inévitable

 

Pour combler l’écart entre les données et l’action, les institutions doivent définir clairement les responsabilités et les mécanismes de réponse. Les gouvernements régionaux, la Commission nationale de gestion des risques de catastrophe (NDRMC), le ministère de l’Agriculture, les partenaires humanitaires et les bailleurs doivent institutionnaliser les seuils d’alerte précoce comme déclencheurs formels de financements anticipatifs et de réponses rapides. Sans cela, même les systèmes de suivi les plus avancés risquent de devenir de simples outils d’enregistrement des crises plutôt que des instruments de prévention.

Le contraste entre janvier 2025 et janvier 2026 montre à quelle vitesse la résilience peut s’éroder dans des systèmes exposés au climat. Dans les basses terres d’Éthiopie, une seule année de pluies insuffisantes, combinée à une réponse tardive, a suffi pour faire basculer de vastes zones dans la crise. La technologie permet désormais d’observer ces évolutions en temps réel. Les preuves sont là. Ce qui reste incertain, c’est la capacité de l’action à suivre le rythme imposé par les données.

Car aujourd’hui, dans les régions de Borana et Somali, la sécheresse ne se mesure plus seulement en cumuls de précipitations ou en images satellitaires. Elle se mesure à des enfants qui boivent du thé sans lait, à des troupeaux qui s’effondrent avant d’atteindre les marchés, et à des pas qui s’allongent chaque jour à mesure que l’eau disparaît du paysage


Cover Image:Concentration d'abreuvement du bétail à une source d'eau critique en saison sèche, reflétant la rareté de l'eau et la forte demande.

 

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