Blog Transformer un paysage, un agriculteur à la fois : les agriculteur.rice.s du village de Lyanaginga (Vihiga, Kenya) progressent vers une transition agroécologique
Situé dans le bassin du lac Victoria, dans la région occidentale du Kenya, le comté de Vihiga est classé parmi les comtés les plus peuplés du Kenya avec une population de 590 013 personnes, une densité de population de 1 047 personnes par kilomètre carré et une taille moyenne des ménages de 4,1
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Bien que l’économie de Vihiga soit principalement portée par l’agriculture, qui contribue à 34 % du produit brut du comté (CGP) et emploie 85 % de la main-d’œuvre, la plupart des ménages sont des petit.e.s producteur.rice.s disposant de superficies agricoles limitées, comprises entre 0,4 et 1,0 hectare. Vihiga bénéficie d’un climat tropical, avec des précipitations annuelles moyennes de 1900 mm et une température moyenne de 23 degrés Celsius.
L’augmentation de la population à Vihiga a entraîné une fragmentation des terres, conduisant à une baisse de la productivité agricole, à une dégradation de la santé des sols et à une perte d’agrobiodiversité, le tout dans un contexte de changement climatique. Au cœur des collines ondulantes et des vallées traversées par des cours d’eau du comté de Vihiga se trouve le village de Lyanaginga. Celui-ci connaît une transformation progressive, où l’Alliance de Bioversity International et du CIAT travaille avec 51 agriculteur.rice.s dans le cadre du projet Biodiversity for Resilient Ecosystems in Agricultural Landscapes (B-REAL). Ce projet vise à démontrer que la production agricole peut être gérée de manière à préserver simultanément la biodiversité tout en améliorant les moyens de subsistance et la résilience des petit.e.s producteur.rice.s.
Modèle d'agrégation des paysages pour les petits exploitants agricoles
À la suite de forums de concertation et de marches transect impliquant les membres de la communauté, le gouvernement du comté, les leaders locaux et les scientifiques, il est apparu clairement que la communauté faisait face à des défis liés à la dégradation des terres et à la baisse de la productivité agricole, associés à des pratiques d’utilisation des terres non durables.
Une série d’ateliers participatifs sur la conception de fermes en permaculture et les principes favorables à la nature a été organisée par l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, aboutissant à l’engagement de 51 agriculteur.rice.s souhaitant adopter ces pratiques sur leurs exploitations tout en travaillant collectivement au sein d’une organisation communautaire (CBO). Alors que le projet B-REAL a mis en œuvre une agrégation physique des terres dans certaines zones comme le comté de Kisumu, l’approche adoptée à Vihiga repose sur un modèle d’agrégation paysagère, où les agriculteur.rice.s participant.e.s sont issu.e.s d’un même village (zone de production) sans que leurs parcelles soient nécessairement contiguës ; l’agrégation est réalisée à travers une organisation structurée des producteur.rice.s en CBO. Enregistrée sous le nom de Lyanaginga Biodiversity Nature Positive CBO, cette organisation, dirigée par un comité exécutif élu, fournit un cadre légal et institutionnel assurant la coordination et la redevabilité.
Pour faciliter l’apprentissage pratique, une ferme de démonstration de deux acres (0,8 hectare) a été mise en place à Lyanaginga. Cette ferme suit un modèle de permaculture, intégrant diverses pratiques dans une organisation complémentaire. Elle sert de site modèle et de centre d’apprentissage où les agriculteur.rice.s sont formé.e.s aux pratiques et innovations favorables à la nature, qu’ils et elles reproduisent ensuite sur leurs propres exploitations.
Recyclage des nutriments pour la santé des sols
Un élément clé est une unité de lombricompostage qui utilise des vers de terre Red Wriggler pour transformer les déchets organiques en un lombricompost riche en nutriments, appliqué comme amendement du sol afin d’améliorer la fertilité, renforcer la structure du sol et soutenir la productivité à long terme sans dépendre uniquement des engrais synthétiques. L’unité de lombricompostage produit également un jus de vers (lixiviat), utilisé en application foliaire pour accroître la productivité et contribuer à la gestion des ravageurs.
Figure 1 : L'agriculteur Elder Engosani travaillant à l'unité de lombricompostage de la ferme de démonstration. Crédit photo : Lillian Aluso
Figure 2 : L’agricultrice Elizabeth Omusiele présentant ses vers Red Wriggler issus de son unité de lombricompostage sur son exploitation. Crédit photo : Lillian Aluso
L'aviculture pour améliorer les moyens de subsistance
En outre, la ferme dispose d’une unité avicole où les agriculteur.rice.s élèvent des poulets collectivement. La gestion de cette unité est spécifiquement confiée aux jeunes membres de la CBO, qui reçoivent une allocation mensuelle issue des revenus générés par la vente de poulets. La CBO possède également un incubateur d’œufs utilisé pour faire éclore les œufs produits par les poules pondeuses. Les poussins ainsi obtenus sont ensuite distribués aux agriculteur.rice.s afin de leur permettre de démarrer leurs propres activités avicoles. Les agriculteur.rice.s engraissent également une partie des poulets qu’ils et elles vendent ensuite à la CBO pour générer des revenus.
Figure 3 : Intérieur de l'unité de volaille de la ferme de démonstration. Crédit photo : Lillian Aluso
Les déchets de volaille constituent un intrant important qui alimente les activités de recyclage des nutriments, facilitant ainsi la production d’engrais organiques. Le bokashi, l’un de ces engrais, est produit en utilisant les déchets de poulet associés à d’autres matériaux tels que la poudre de charbon, le son et la mélasse, qui subissent un processus de fermentation aboutissant à un amendement du sol riche en nutriments et améliorant la santé des sols.
Figure 4 : L'agriculteur Estone Kasaga montrant le fumier de poulet collecté dans l'unité avicole de la ferme de démonstration. Crédit photo : Lillian Aluso
L'agricultrice Elizabeth Anyoso explique comment elle fabrique le Bokashi dans sa ferme.
Diversification des cultures et production de semences
La production végétale sur la ferme de démonstration est réalisée collectivement par les 51 agriculteur.rice.s. Une partie de la ferme est consacrée à la production de variétés locales de maïs, de sorgho et de mil, cultivées en rotation et associées à des cultures de haricots. Une autre section de la parcelle est dédiée à la production de légumes-feuilles traditionnels, des cultures à forte valeur et à cycle court, essentielles pour la génération de revenus. Une partie de la production est volontairement destinée à la production de semences, contribuant ainsi à alimenter la banque de semences relais de Vigulu, située chez l’un.e des agriculteur.rice.s. Les agriculteur.rice.s des zones voisines accèdent facilement aux semences de cette banque, en complément des formations de pair à pair assurées par les membres de la CBO.
Figure 6 : Gousses de niébé prêtes à être récoltées dans la section de multiplication des semences de la ferme de démonstration. Crédit photo : Lillian Aluso
La parcelle comprend également une section dédiée à la production de fourrage, où différentes variétés de graminées sont cultivées en association avec des arbres fourragers. Les agriculteur.rice.s récoltent, sèchent et mettent en balles l’herbe collectivement pour la vente, ce qui constitue une autre source de revenus pour la CBO.
Figure 7 : Les agriculteurs mettent en balles l'herbe récoltée à la ferme de démonstration. Crédit photo : Lillian Aluso
De plus, la parcelle comprend un petit jardin clonale qui sert de bloc mère pour différentes variétés de bananes. D’autres blocs mères pour diverses variétés de patates douces et de taro ont été mis en place sur les parcelles de différent.e.s agriculteur.rice.s.
L'agriculteur Nicholas Ambasa montre différentes variétés de bananes sur son exploitation. Crédit : Lillian Aluso
Au-delà des cultures annuelles, diverses espèces agroforestières ont été intégrées sur la ferme, notamment des arbres fruitiers, des essences locales et certaines espèces exotiques multifonctionnelles fixatrices d’azote telles que Calliandra, Leucaena et Sesbania. Les espèces agroforestières contribuent à stabiliser les sols, accroître la biodiversité, améliorer les microclimats et renforcer la rétention d’humidité, des avantages de plus en plus essentiels face à la variabilité climatique.
Regrouper les efforts en faveur de la durabilité
Face au défi particulier des petites superficies agricoles dans le comté de Vihiga, la conception de la ferme a été pensée pour permettre aux agriculteur.rice.s d’adopter les pratiques favorables à la nature de manière progressive et réaliste, plutôt que de leur imposer un modèle idéalisé. Cet effet d’entraînement devrait conduire à une transformation progressive mais certaine, non seulement au niveau des exploitations individuelles, mais aussi à l’échelle du paysage villageois et au-delà.
Les 51 agriculteur.rice.s participant.e.s ne sont pas seulement des acteur.rice.s du changement ; au fil du temps, grâce à la formation et au renforcement des capacités, ils et elles deviennent plus autonomes et davantage reconnu.e.s au sein de la communauté. Ils et elles assurent la diffusion des connaissances de pair à pair auprès de leurs voisin.e.s et ami.e.s, et bénéficient d’opportunités pour partager leur savoir dans des espaces communautaires tels que les réunions locales des chefs.
Grâce à l’adoption d’approches favorables à la nature, ces agriculteur.rice.s mutualisent leurs efforts et leurs ressources, ce qui améliore l’efficacité de leurs systèmes de production.
L'équipe
Carlo Fadda
Director, Agrobiodiversity
Yosef Gebrehawaryat Kidane
Senior Scientist - Biodiversity for food and agriculture
Céline Termote
Senior Scientist - Africa Regional Team leader Food Environment and Consumer Behavior