Blog Relier les points : repenser les systèmes agricoles pour fournir des services multiples
Lors d’une récente réunion de planification de l’équipe de l’Alliance pour l’Amérique latine et les Caraïbes (ALC), j’ai partagé une réflexion issue d’une visite de terrain dans la région de la Copperbelt en Zambie, située à la frontière entre le nord de la Zambie et le sud-est de la République démocratique du Congo.
Là-bas, à l’ombre d’un arbre, au cœur d’un échange franc avec des leaders communautaires, j’ai entendu quelque chose qui m’est resté en tête :
« Vous pouvez nous proposer toutes les alternatives possibles à des moyens de subsistance sans déforestation, mais tant que les gens en ville auront besoin de charbon de bois, quelqu’un ici abattra des arbres pour en fournir. »
Photo : Membres de la communauté lors d'un dialogue participatif. CIAT
Cette remarque percutante a déclenché une conversation plus large entre les collègues de l’Alliance, venus de toute la région ALC et issus de divers domaines de recherche : action climatique, évaluation de l’impact, cultures, et paysages multifonctionnels. Ensemble, nous nous sommes posé la question suivante : comment les innovations dans les systèmes agricoles peuvent-elles dépasser le cadre local pour répondre aux enjeux à l’échelle des paysages et des systèmes alimentaires ?
De cette discussion est née une prise de conscience commune : les innovations au niveau des exploitations agricoles ne suffisent pas à elles seules — il faut relier les points.
Recadrer l'innovation
Dans notre travail à travers l'ALC, nous avons vu comment des pratiques comme l'agroforesterie, les systèmes sylvopastoraux, la restauration des sols, ou les variétés de cultures améliorées offrent des solutions prometteuses pour réduire la déforestation, améliorer les rendements et améliorer la nutrition et la sécurité alimentaire. Mais nous avons également appris qu'aucune innovation ne fonctionne de manière isolée. Ces pratiques font partie de systèmes plus vastes façonnés par des forces sociales, environnementales et économiques.
C'est pourquoi, en tant qu'équipe, nous avons élaboré un cadre conceptuel qui place ces innovations dans une structure plus large de réflexion sur les systèmes alimentaires. Au centre de ce cadre se trouvent les technologies elles-mêmes, appliquées au niveau de l'exploitation et du paysage. La couche suivante prend en compte les dimensions clés de la durabilité et de l'équité : l'environnement, le genre, la nutrition, le climat et la pauvreté. Enfin, l'environnement favorable, c'est-à-dire les politiques, les incitations commerciales, les modes de consommation et les systèmes commerciaux qui opèrent à l'échelle nationale et internationale, entoure le tout.
Figure : Un cadre scientifique élaboré conjointement par des collègues de l'Alliance de la région ALC, notamment Erick Rhan, Mirjam Pullman, Jacobo Arango, Deissy Martinez, Byron Reyes, Jenny Wiegel, Mayesse Da Silva, Ciniro Costa, Simone Staiger et Augusto Castro.
Un exemple en provenance de Zambie
La réflexion issue de la Zambie est tombée à point nommé. Le commentaire du leader communautaire sur la demande en charbon de bois a mis en lumière la complexité de la dégradation forestière dans les forêts de Miombo (une forêt sèche décidue couvrant 1,9 million de km² en Afrique centrale et australe). Même lorsque des moyens de subsistance alternatifs existent, la demande urbaine en charbon de bois reste un moteur puissant de déforestation. Une approche fondée sur les systèmes alimentaires permet d’intervenir en amont — par exemple, en promouvant des variétés de haricots à cuisson rapide qui réduisent le besoin en charbon de bois, tout en les intégrant à des systèmes de production sans déforestation et à des campagnes de sensibilisation à la nutrition en milieu urbain. Il ne s’agit pas seulement d’offrir des alternatives aux communautés : il faut aussi réduire la demande qui alimente la déforestation dès le départ.
Enjeux pour l’Amérique latine et les Caraïbes
Dans la région ALC, la demande alimentaire devrait fortement augmenter au cours des prochaines décennies. En tant que région exportatrice nette de denrées alimentaires, l’ALC sera confrontée à une pression croissante pour étendre la production agricole. Sans une planification rigoureuse, cette dynamique pourrait fragiliser la base de ressources naturelles qui soutient les systèmes alimentaires — forêts, eau, sols — et mettre en péril la biodiversité ainsi que la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans l’ensemble de la région.
Il existe également une dimension sociale. À mesure que les systèmes de production sont orientés vers les marchés d’exportation et les zones urbaines, les communautés rurales et autochtones risquent d’être de plus en plus marginalisées. Si les agriculteur.rice.s continuent à être sous-payé.e.s et peu soutenu.e.s, la course à la productivité pourrait accentuer les inégalités existantes.
C’est pourquoi il est essentiel d’intégrer une pensée systémique des systèmes alimentaires. Cela permet de concevoir des interventions tenant compte des arbitrages, ancrées dans les réalités locales, et veillant à une répartition équitable des bénéfices.
Des conversations à l’action : une voie vers une agriculture durable et zéro déforestation
Ce qui a commencé par une conversation sous un arbre en Zambie, puis s’est approfondi lors d’une session de planification avec des collègues de l’Alliance en Amérique latine et dans les Caraïbes, s’est transformé en une vision commune : les innovations à l’échelle des paysages sont essentielles — mais elles ne suffisent pas. Il nous faut les aligner avec les systèmes qui portent le changement.
Cela est particulièrement vrai dans nos efforts pour intensifier durablement les systèmes agricoles et atteindre les objectifs de zéro déforestation. Si nous considérons ces enjeux comme de simples problèmes techniques isolés, nous risquons de générer des avancées à court terme qui seront rapidement anéanties par les politiques, les marchés et les modes de consommation que nous n’aurons pas pris en compte.
En intégrant la pensée systémique des systèmes alimentaires dans notre travail, l’Alliance soutient ses partenaires en ALC pour :
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Concevoir des trajectoires d’intensification durable, résilientes au climat et favorables à la biodiversité ;
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Promouvoir des chaînes de valeur sans déforestation, tout en répondant aux enjeux de nutrition et d’équité ;
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S’engager dans les politiques nationales et internationales afin d’influencer la demande pour une alimentation bénéfique à la fois pour les populations et la planète.
C’est ainsi que nous transformons des idées en changement systémique.
Nous invitons d’autres acteur.rice.s — au sein du CGIAR, des gouvernements, des bailleurs et du secteur privé — à se joindre à ce dialogue. Construisons ensemble un avenir où l’agriculture durable garantit la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, sans compromettre nos forêts.