Research Articles Relier le climat, la communauté et la paix par une pensée holistique : Réflexions du Dr. Mary Ngaiwi
En tant qu’autrice principale des méthodologies pour quantifier les émissions de gaz à effet de serre dans les systèmes alimentaires dans l’étude intitulée a comprehensive review, la Dre Mary Ngaiwi redéfinit la manière dont nous comprenons et mesurons l’impact climatique. Mais son travail va bien au-delà des chiffres. En tant qu’économiste socio-environnementale, Mary crée des passerelles entre la science et la société, en reliant de façon innovante la comptabilisation du climat, l’agriculture durable et la consolidation de la paix.
Dans cette conversation, Mary partage les origines de son parcours multidisciplinaire, ses dernières recherches sur la déforestation zéro et l’avenir qu’elle imagine, où l’action climatique et la paix émergent depuis les territoires.
Votre article le plus récent propose une réflexion audacieuse sur la manière de repenser la responsabilité climatique. Pouvez-vous nous dire ce qui l’a inspiré et pourquoi il est particulièrement important aujourd’hui ?
Mary : L’article remet en question la manière dont nous mesurons et déclarons les émissions de gaz à effet de serre. Lorsque l’on examine les données climatiques aujourd’hui, les chiffres varient souvent considérablement d’une étude à l’autre, parfois jusqu’au double. Cet écart a des implications réelles, car les décideur.e.s politiques et les investisseurs fondent leurs décisions sur ces données. Notre recherche pose donc une question simple mais essentielle : comment pouvons-nous garantir que les données utilisées pour lutter contre le changement climatique soient exactes, cohérentes et qu’elles tiennent compte de toutes les sources d’émissions ?
Nous avons abordé cette question avec une perspective holistique, en analysant l’ensemble du système alimentaire, de la production à la consommation, afin d’identifier les endroits où les émissions sont sous-estimées ou ignorées. L’objectif n’est pas seulement d’harmoniser les méthodes de comptabilisation, mais aussi de rapprocher la science et les politiques publiques afin que les actions climatiques reflètent toute la réalité de nos systèmes alimentaires.
Votre étude met en évidence d’importantes incohérences entre les ensembles de données. Pourquoi est-ce un problème majeur pour les politiques climatiques ?
Mary : Parce que ces incohérences se traduisent directement par de l’incertitude. Imaginez deux inventaires nationaux pour un même pays qui rapportent des émissions liées à l’utilisation des terres avec des écarts de 50 % voire de 100 %. Lequel les décideur.e.s politiques doivent-ils et elles considérer comme fiable ? Lequel devrait servir de base pour définir une Contribution Déterminée au niveau National (CDN) ou pour concevoir un mécanisme de financement carbone ?
Sans une comptabilité harmonisée, les pays risquent de surestimer ou de sous-estimer leur potentiel d’atténuation.
Comment les pays peuvent-ils évoluer vers des systèmes de comptabilité plus intégrés ?
Mary : Le point de départ est la coordination. De nombreux pays disposent de systèmes MRV solides pour les données agricoles ou forestières, mais ceux-ci sont souvent gérés séparément par différentes institutions, avec des définitions et des calendriers distincts. La mise en place d’un cadre national unifié dépend donc d’une collaboration efficace entre les institutions afin d’harmoniser les données et les processus.
Nous avons également besoin de plateformes numériques interopérables permettant le partage des données et leur validation croisée. Mais la technologie seule ne suffit pas. Construire la confiance entre les institutions, clarifier les mandats et investir dans les capacités humaines sont tout aussi essentiels. Une comptabilité holistique constitue autant un défi de gouvernance qu’un défi technique.
A l'Alliance, nous progressons dans ce domaine : En Colombie, le Protocole MRV zéro déforestation est un outil technique qui sert de pont entre le suivi productif, la traçabilité dans les chaînes d'approvisionnement agricole et la conservation des écosystèmes stratégiques du pays. En Afrique, un nouveau système MRV aide les agriculteurs à suivre les pratiques durables et les émissions, préparant le terrain pour accéder au financement climatique et améliorer la santé des sols, la productivité et la résilience au changement climatique.
Comment votre parcours de recherche vous a-t-il amenée à vous concentrer sur cette intersection entre science, données et politiques publiques ?
Mary : Ma carrière a toujours été guidée par le désir de relier ce qui se passe dans la recherche à ce qui se passe sur le terrain. J’ai commencé comme biologiste, fascinée par les écosystèmes, mais avec le temps j’ai compris que la science seule ne change pas les vies si elle ne dialogue pas avec les politiques publiques et les réalités des populations. L’économie m’a ensuite aidée à quantifier ce que j’observais, tandis que les politiques publiques ont donné une orientation à ces connaissances. Aujourd’hui, mon travail se situe à cette intersection, où les preuves scientifiques éclairent l’action et où la science devient un outil de transformation plutôt qu’un simple outil d’observation.
Vous avez également travaillé sur des projets qui relient les données environnementales à la consolidation de la paix. Comment ces deux domaines se rencontrent-ils ?
Mary : Ils se croisent beaucoup plus qu’on ne l’imagine. Dans les régions post-conflit, la terre et les ressources naturelles sont souvent au cœur à la fois des causes du conflit et des perspectives de paix. Lorsque les initiatives de restauration environnementale ignorent les perceptions locales ou excluent les communautés des processus de décision, elles risquent de raviver les tensions.
En intégrant les données sociales et environnementales, nous pouvons concevoir des interventions qui favorisent à la fois la résilience écologique et la résilience sociale.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Mary : En ce moment, avec l’équipe de recherche du programme Low Emission Landscape (LEL), nous conceptualisons un projet en Zambie qui repense l’objectif de zéro déforestation en plaçant les usages durables des terres au cœur de la solution. Nous explorons comment l’agriculture durable peut réduire la pression sur les forêts tout en améliorant les moyens de subsistance. Mon travail se concentre sur l’adoption, c’est-à-dire comprendre comment les pratiques s’installent et deviennent partie intégrante de la vie quotidienne. Cela s’inscrit dans les recherches plus larges du programme LEL sur la manière dont l’agriculture durable renforce les liens sociaux, favorise la résilience et contribue, à terme, à la consolidation de la paix dans des communautés confrontées à des défis à la fois environnementaux et sociaux.
Vous évoquez souvent la nécessité de briser les silos. Pourquoi est-ce si important aujourd’hui ?
Mary : Parce que la crise climatique ne respecte pas les frontières. Les émissions, la dégradation des terres et la perte de biodiversité sont des problèmes interconnectés, mais nos institutions, nos financements et nos recherches restent souvent organisés en compartiments isolés. Briser les silos signifie créer une véritable collaboration entre climatologues, agronomes, économistes et acteurs de la consolidation de la paix.
Cela signifie aussi reconnaître la valeur des savoirs locaux et traditionnels aux côtés de l’expertise technique. Les innovations les plus transformatrices émergent souvent lorsque ces différents univers se rencontrent.