Research Articles La surveillance des émissions peut-elle débloquer les fonds dont les petits exploitants agricoles ont besoin pour adopter des pratiques durables ?

Un nouveau système de mesure, de notification et de vérification (MRV) aide les agriculteur.rice.s en Afrique à suivre les pratiques durables et les émissions, posant ainsi les bases pour l’accès au financement climatique et l’amélioration de la santé des sols, de la productivité et de la résilience face au changement climatique.

Des millions d’agriculteur.rice.s ont besoin de milliards de dollars pour s’adapter à l’évolution rapide du climat et aux phénomènes météorologiques extrêmes qui menacent leurs sols et leurs moyens de subsistance. Le financement climatique leur offre une voie pour renforcer leur résilience grâce à des pratiques durables, tout en bénéficiant de retombées financières liées à des bénéfices environnementaux avérés.

En documentant la manière dont leurs actions améliorent la santé des sols et réduisent les émissions, les agriculteur.rice.s peuvent accéder à des financements.

La mesure, la notification et la vérification (MRV) constituent un processus structuré en trois étapes, conçu pour documenter, mesurer et vérifier les efforts d’atténuation du changement climatique. Il fonctionne en suivant de manière systématique les activités menées au niveau des exploitations agricoles et leur impact sur les émissions de gaz à effet de serre.

Pour mieux comprendre le fonctionnement concret du processus MRV, prenons l’exemple d’Amina, une productrice de haricots dans l’ouest du Kenya. Amina a adopté des pratiques durables telles que les cultures associées, en cultivant des haricots aux côtés du maïs, ainsi que le paillage, qui consiste à recouvrir le sol de feuilles sèches afin de le protéger de la chaleur et de conserver l’humidité. Ces pratiques améliorent non seulement ses rendements, mais contribuent également à la réduction des émissions et à l’augmentation du stockage du carbone dans les sols.

Lors de l’étape de suivi, des technicien.ne.s locaux.ales se rendent sur l’exploitation d’Amina pour enregistrer ses pratiques agricoles et collecter des données sur l’utilisation des engrais, l’état des sols et la productivité. Ces informations permettent de quantifier la quantité de carbone stockée et d’évaluer l’effet des méthodes agricoles sur les émissions. Lors de l’étape de reporting, les résultats issus de l’exploitation d’Amina sont compilés et organisés dans des formats standardisés, aux côtés de ceux d’autres agriculteur.rice.s. Cela rend les données claires et comparables, en montrant quelles pratiques sont les plus efficaces pour améliorer la santé des sols et réduire les émissions.

À l’étape de vérification, des expert.e.s indépendant.e.s examinent les enregistrements et visitent certaines exploitations, dont celle d’Amina, afin de s’assurer que les pratiques déclarées correspondent à la réalité sur le terrain. Une fois les informations vérifiées, elles constituent des preuves crédibles pouvant être utilisées pour accéder au financement climatique, comme les paiements fondés sur les résultats ou les crédits carbone, permettant d’acheminer directement les fonds vers les agriculteur.rice.s.

Un cadre MRV flexible pour le financement climatique

L’exemple d’Amina illustre le fonctionnement du MRV à l’échelle d’une exploitation agricole, mais l’amplification de cet impact nécessite un système structuré. L’Alliance Bioversity International et le CIAT ont développé un cadre MRV flexible qui permet d’aligner les pratiques des agriculteur.rice.s avec les mécanismes plus larges de financement climatique.

Ce cadre repose sur trois niveaux de rigueur : les approches fondées sur les pratiques, les approches fondées sur la performance et les marchés de crédits carbone. Cette progression permet aux communautés de commencer par des méthodes de documentation simples, puis d’évoluer vers des systèmes à haute précision à mesure que leurs données et leurs capacités se renforcent. À chaque étape, la qualité des données s’améliore, la transparence augmente et de nouvelles possibilités d’accès au financement climatique s’ouvrent.

Ce cadre MRV flexible produit déjà des résultats au Cameroun, au Kenya et en Zambie, où 2 300 agriculteur.rice.s ont contribué à l’élaboration d’une situation de référence servant à mesurer les progrès futurs. Cette base de référence regroupe les agriculteur.rice.s selon les cultures produites, la taille de leurs exploitations et les pratiques mises en œuvre, telles que les cultures associées, la rotation des cultures ou la gestion des engrais. Elle offre une vision claire de la manière dont les terres sont actuellement gérées. Par exemple, le Kenya se caractérise par des pratiques plus diversifiées et plus biologiques, le Cameroun recourt davantage aux engrais de synthèse, tandis que la Zambie s’appuie principalement sur des pratiques uniques. Ces informations constituent un socle solide pour suivre, dans le temps, l’évolution de la santé des sols, des émissions et de la productivité.

Ces premiers résultats s’inscrivent dans une initiative plus large, le projet Building Equitable Climate-Resilient African Bean and Insect Sectors (BRAINS), financé par Affaires mondiales Canada, qui vise à promouvoir des économies à faible émission de carbone et résilientes face au climat grâce à des innovations participatives et durables en matière d’utilisation des terres.

L’importance du MRV a été soulignée par les partenaires du projet BRAINS lors de leur récente rencontre à Kampala, en Ouganda. Ces partenaires comprennent des institutions nationales de recherche et agricoles des pays participants, travaillant en collaboration avec leurs ministères de l’Agriculture, de l’Environnement et les structures en charge du changement climatique.

La rencontre a permis aux partenaires de définir de nouvelles priorités à partir des premiers résultats obtenus :

  • Améliorer les données sur l’utilisation des engrais et les pratiques agricoles
  • Harmoniser les méthodes entre les différents sites
  • Se concentrer sur les interventions présentant le plus fort potentiel de réduction des émissions ou d’augmentation du stockage du carbone
  • Former les agent.e.s de terrain au MRV participatif avec les agriculteur.rice.s
  • Mettre en place un suivi systématique d’ici 2026 afin d’évaluer la faisabilité de l’accès au financement climatique grâce au MRV

« Le renforcement du MRV au sein du projet BRAINS améliore non seulement la crédibilité nécessaire pour accéder au financement climatique, mais soutient également les pays dans le respect de leurs engagements politiques et de reporting », a expliqué le Dr George Amenchwi Amahnui, chercheur à l’Alliance Bioversity & CIAT et responsable de l’approche MRV.

« En alignant les données du projet sur les cadres nationaux et internationaux, les preuves générées peuvent servir à la fois à la prise de décision locale et à la redevabilité climatique mondiale », a-t-il ajouté.

Les premiers résultats du projet BRAINS ouvrent la voie à un impact accru, en testant la manière dont ces résultats initiaux peuvent se traduire en trajectoires crédibles permettant à un plus grand nombre de petit.e.s producteur.rice.s d’accéder au financement climatique, en ligne avec l’objectif de l’initiative d’atteindre 10 millions de personnes. Près de 2 300 agriculteur.rice.s au Cameroun, au Kenya et en Zambie ont contribué à l’établissement de la base de référence MRV, constituant ainsi le socle de l’extension du MRV dans 15 pays d’Afrique subsaharienne (Burundi, Cameroun, République démocratique du Congo, Éthiopie, Ghana, Guinée, Kenya, Madagascar, Malawi, Mozambique, Rwanda, Tanzanie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe).

D’ici 2026, le projet vise à normaliser les protocoles MRV, à former les partenaires et à déployer une plateforme numérique. Le passage à l’échelle des pratiques pourrait permettre une atténuation annuelle de 10 à 15 MtCO₂e (gaz à effet de serre exprimés en équivalent dioxyde de carbone), ouvrant la voie à un potentiel de financement climatique estimé entre 100 et 150 millions de dollars américains.