Blog Au-delà des produits chimiques : l’éco-intelligence de la lutte antiparasitaire traditionnelle au Kenya

Beyond Chemicals: The Eco-Intelligence of Traditional Pest Control in Kenya - Alliance Bioversity International - CIAT

Dans les champs du Kenya, les petit.e.s exploitant.e.s agricoles ravivent d’anciennes méthodes de lutte antiparasitaire éco-intelligentes, mêlant savoirs traditionnels et nature afin de bâtir des systèmes alimentaires plus sûrs et résilients.

Lorsque l’on pense aujourd’hui à la lutte antiparasitaire conventionnelle, ce sont souvent des bouteilles brillantes de pesticides synthétiques aux noms complexes qui viennent à l’esprit. Pourtant, bien avant les laboratoires et les produits chimiques de synthèse, les agriculteur.rice.s avaient leurs propres laboratoires : la nature. Dans différentes régions, comme on l’observe chez les petit.e.s exploitant.e.s agricoles des comtés de Makueni et Kiambu au Kenya, les communautés ont développé des méthodes sophistiquées pour protéger les cultures en s’appuyant sur les savoirs locaux et des matériaux naturels.

Il ne s’agit pas de simples « vieilles recettes » : ce sont de véritables systèmes éco-intelligents, enracinés dans les connaissances traditionnelles locales, l’observation, la biodiversité et l’équilibre. Ces pratiques connaissent aujourd’hui un retour discret, alors que le monde recherche des systèmes alimentaires plus verts, plus sûrs et plus résilients.

De nombreuses approches de lutte intégrée contre les ravageurs existent, allant des méthodes culturales, physiques et mécaniques, aux approches comportementales, biologiques et biochimiques (pesticides botaniques).

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La sagesse culturelle au service de la lutte contre les ravageurs des cultures

Les agriculteur.rice.s traditionnel.le.s ne combattaient pas les ravageurs de front : iels les déjouaient. Dans les comtés de Makueni et Kiambu, les petit.e.s exploitant.e.s agricoles utilisaient de nombreuses pratiques culturales, notamment la rotation des cultures, les cultures associées, les semis précoces, les semis échelonnés ou en relais, le travail du sol, la jachère et l’assainissement des champs, des pratiques encore largement adoptées aujourd’hui. Beaucoup d’agriculteur.rice.s pratiquent la rotation des cultures (en alternant céréales et légumineuses ou autres cultures) afin de perturber les cycles des ravageurs et des maladies. Par ailleurs, l’association de cultures (mélange de différents types de cultures) est très répandue dans les communautés. La diversité des cultures dans ces systèmes rend plus difficile pour les ravageurs la localisation de leurs plantes hôtes préférées et favorise la présence d’insectes auxiliaires bénéfiques pour la régulation des ravageurs.

Les cultures en relais (une pratique consistant à semer une seconde culture dans une première encore sur pied avant sa récolte) offrent également plusieurs mécanismes de protection des cultures, notamment la suppression des adventices grâce à une meilleure utilisation des ressources disponibles, la couverture du sol qui freine la germination et la croissance des mauvaises herbes, ainsi que l’augmentation du nombre de prédateurs des ravageurs. La plupart des agriculteur.rice.s gèrent aussi les ravageurs par l’assainissement des champs, en éliminant les résidus, en enfouissant (arrachage sanitaire) ou en brûlant la biomasse infestée. Bien que le brûlage présente des coûts environnementaux, l’élimination des ravageurs reste au cœur de ces pratiques.

Certain.e.s pratiquent également le labour continu afin d’exposer les pupes et les œufs des ravageurs du sol aux prédateur.rice.s et au soleil, qui les consomment ou les détruisent. D’autres recourent à la jachère, laissant la terre se régénérer, privant ainsi les agents pathogènes de ressources tout en restaurant la fertilité des sols. Certain.e.s adoptent aussi les semis précoces pour réduire la densité des ravageurs et les dégâts sur les cultures. D’autres ont mentionné l’utilisation de cendres de bois, de sable et d’urine de lapin pour lutter contre certains ravageurs.

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La préparation du sol et la plantation au bon moment permettent de lutter contre les ravageurs. Crédit photo : Peter Bolo, CIAT

La magie des concoctions à base de plantes (biopesticides)

En complément des méthodes culturales, la plupart des agriculteur.rice.s utilisent diverses plantes aux propriétés insecticides, répulsives ou antifongiques pour préparer des pulvérisations et des poudres naturelles. Celles-ci sont généralement élaborées de différentes manières avant utilisation. Différentes parties de plantes spécifiques sont infusées, seules ou en combinaison avec d’autres parties ou plantes, notamment les racines, feuilles, fleurs, graines, écorces et ou tiges.

Les méthodes de préparation des concoctions ou infusions comprennent le broyage ou le pilage de matières végétales fraîches, le trempage ou la fermentation dans l’eau pendant au moins 24 heures dans des conditions contrôlées, la filtration, le mélange avec des détergents (agents adhésifs), la dilution puis la pulvérisation pour lutter contre les ravageurs.

Parmi les plantes les plus couramment utilisées figurent le neem, le tephrosia, le piment, l’ail, l’oignon, le lantana camara, le tithonia, le pyrèthre, l’eucalyptus, la citronnelle, l’œillet d’Inde mexicain, l’aloe vera, le tabac, la pomme de Sodome et la papaye, entre autres.

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Plantes communes utilisées comme pesticides botaniques dans les deux pays : Crédit photo : Peter Bolo, CIAT

Ces pesticides botaniques contiennent différents composés actifs et peuvent agir selon divers modes d’action. Certain.e.s agriculteur.rice.s ont souligné les avantages associés à ces pesticides botaniques, notamment leur caractère écologique, leur facilité de préparation, leur coût abordable et leur sécurité souvent supérieure à celle des produits chimiques commerciaux, la majorité étant efficaces contre les ravageurs à corps mou. Par ailleurs, certain.e.s adoptent également des méthodes comportementales impliquant l’utilisation d’attractifs (par exemple, planter du maïs et du tournesol afin que les tisserins attaquent le tournesol et épargnent le maïs), de répulsifs (par exemple, cultiver des légumes à côté d’oignons ou de coriandre qui dégagent des odeurs répulsives) et la mise en œuvre de la technologie push-pull (par exemple, associer l’herbe à éléphant et le desmodium au maïs pour lutter contre le striga et les foreurs de tiges). Laurent Kyalo, petit exploitant agricole à Makueni, explique :

« En tant que petit exploitant agricole, j’utilise des biopesticides à base de neem pour contrôler les pucerons et d’autres ravageurs à corps mou dans le haricot et le maïs. D’après mon expérience, ces préparations sont tout aussi efficaces que les pesticides commerciaux. L’avantage est que le neem est disponible localement, abordable et plus sûr à utiliser. Je peux le préparer moi-même, réduire les coûts et protéger en même temps ma santé et l’environnement. »

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Préparation sur place d'un pesticide botanique à base de neem à Makueni. Crédit photo : Peter Bolo, CIAT

Intégration des méthodes physiques (mécaniques) et biologiques

Certain.e.s agriculteur.rice.s utilisent également de nombreuses méthodes physiques et mécaniques de lutte contre les ravageurs. Parmi les approches mentionnées figurent la collecte manuelle de certains ravageurs, l’utilisation de pièges, le recours à des animaux de garde comme les chiens, l’emploi de fumée issue de feuilles sèches brûlées pour repousser les insectes, l’installation d’épouvantails, l’utilisation de barrières telles que des filets et des clôtures, le travail du sol, entre autres.

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Un piège physique à la ferme à Makueni. Crédit photo : Peter Bolo, CIAT

Par ailleurs, diverses méthodes de gestion des ravageurs après récolte ont également été mises en évidence, notamment le stockage approprié, l’utilisation de greniers traditionnels surélevés bien ventilés, le séchage correct des grains au soleil, le mélange des grains avec de la cendre, ainsi que l’ajout de feuilles de neem ou de plantes médicinales. De nombreuses méthodes biologiques de lutte contre les ravageurs existent également, y compris la conservation des ennemis naturels qui se nourrissent des ravageurs (par exemple les prédateurs comme les coccinelles qui mangent les pucerons, les mantes religieuses qui régulent les chenilles, les chrysopes qui contrôlent les ravageurs à corps mou, ou encore les chats qui chassent et mangent les rats) ; les parasitoïdes qui pondent leurs œufs dans ou sur les insectes ravageurs (comme les guêpes trichogrammes et braconides qui parasitent les œufs de chenilles et attaquent les foreurs) ; ainsi que l’utilisation de micro-organismes qui infectent et tuent les ravageurs (comme Bacillus thuringiensis contre les chenilles et le champignon Beauveria bassiana contre les aleurodes et les pucerons).

Ainsi, alors que les préoccupations liées à la résistance aux pesticides, à la contamination de l’environnement et aux risques pour la santé humaine ne cessent de croître, ces pratiques autochtones offrent de précieux enseignements pour la transition actuelle des systèmes alimentaires. Plutôt que de remplacer la science moderne, les savoirs traditionnels la complètent, en apportant des solutions localement adaptées pouvant être améliorées et mises à l’échelle grâce à la recherche participative.

Reconnaître, documenter et soutenir les innovations portées par les agriculteur.rice.s est donc essentiel pour contribuer à bâtir des systèmes alimentaires plus sûrs, plus durables et résilients face au climat, pour les petit.e.s exploitant.e.s agricoles au Kenya et au-delà.