From the Field MyFarmTrees au Cameroun : quand la science, la tradition et la forêt ne font qu’un
Dans l’ouest du Cameroun, les esprits des ancêtres ne sont pas les seuls gardiens des forêts sacrées. Grâce à la plateforme MyFarmTrees, menée par l’Alliance de Bioversity International et du CIAT avec le soutien de la Darwin Initiative, ces lieux de mémoire et de biodiversité — autrefois menacés par le temps et la négligence — retrouvent vie.
Faire pousser des arbres. Faire grandir des avenirs.
Restaurer les paysages avec les agriculteur.rice.s.
Le monde s’engage à restaurer les paysages forestiers - mais les agriculteur.rice.s et les communautés locales doivent être au cœur de ces efforts. MyFarmTrees fournit aux petit.e.s exploitant.e.s les connaissances scientifiques, les outils et les ressources nécessaires pour planter les bonnes espèces d’arbres indigènes, ainsi que la technologie blockchain permettant de prouver que chaque arbre a effectivement poussé.
Plus de 315 forêts sacrées ont été inventoriées, protégées et restaurées, avec la collaboration des chefferies traditionnelles, des pépiniéristes locaux formés et des communautés elles-mêmes. À Toumghem, un petit village de la commune de Bayangam, cette mobilisation collective est devenue un véritable modèle d’action.
Forêts sacrées : Sites de culte, de mémoire et de biodiversité menacée
Les forêts sacrées du Cameroun sont depuis longtemps au cœur des systèmes culturels traditionnels. Dans la région de l’Ouest du pays, elles jouent un rôle central dans les pratiques religieuses, la transmission des savoirs médicinaux et la régulation sociale. Pourtant, leur équilibre est aujourd’hui menacé. En l’absence de réserves forestières formelles dans la région, ces espaces constituent souvent les derniers refuges de certaines espèces végétales indigènes.
Selon le Dr Marius Ekué, chercheur à l’Alliance, « certaines espèces indigènes présentes dans ces zones, importantes pour les communautés, sont en train de disparaître ». Ce déclin est aggravé par plusieurs facteurs documentés dans la littérature scientifique : changement climatique, exploitation forestière illégale, pression démographique et connaissances écologiques limitées chez les gardiens de ces sites.
Avec le soutien de la Darwin Initiative, le Dr Ekué et ses collaborateur·rice·s ont lancé un travail systématique dans neuf départements camerounais. Dans 315 forêts sacrées, les équipes ont réalisé un inventaire complet de la biodiversité végétale grâce à des relevés botaniques et des dialogues structurés avec les autorités traditionnelles. Des outils comme l’application MyGeoFarm, intégrée à la plateforme MyFarmTrees, ont permis de cartographier les zones dégradées et de planifier la reforestation avec les espèces encore présentes naturellement. Ce travail a identifié 115 espèces indigènes, certaines inscrites comme vulnérables sur la Liste rouge de l’UICN, essentielles à la fois pour les rituels et la médecine traditionnelle.
Le lien entre biodiversité et spiritualité se reflète dans les mots de Joseph KOM, gardien de la forêt sacrée de Toumghem : « Dans les forêts sacrées, nous marchons dans les pas de nos ancêtres en respectant les coutumes et les tabous. »
La restauration de ces sites est donc non seulement une nécessité écologique, mais aussi un impératif culturel et identitaire. En abordant ces deux dimensions, le projet offre un modèle d’intervention profondément ancré dans les réalités locales.
Bayangam et Toumghem : La restauration guidée par le leadership traditionnel
Dans la commune de Bayangam, le village de Toumghem se distingue comme un puissant exemple de mobilisation communautaire réussie pour la restauration d’une forêt sacrée. À l’initiative de Sa Majesté Tagne Waffo Kouoptchop II, chef de 3ᵉ degré, un processus inclusif a été lancé pour identifier les essences à replanter, mobiliser les habitant·e·s et coordonner les actions avec les partenaires techniques de l’Alliance. Ce processus a culminé par une journée de plantation communautaire : « Pour le reboisement de la forêt sacrée, toute la communauté s’est mobilisée et la plantation a été réalisée en une seule journée », rapporte le chef traditionnel.
Cette restauration s’est appuyée sur des principes clairs : respect des coutumes locales, priorité aux espèces indigènes identifiées sur place ou connues pour avoir poussé auparavant dans la forêt sacrée, et appui technique fourni par des pépiniéristes formé·e·s dans le cadre du projet. À l’échelle du Cameroun, 323 de ces opérateurs et opératrices de pépinière ont été formé·e·s à l’utilisation d’applications mobiles pour documenter la production de plants, garantissant une traçabilité complète. À Toumghem, cette coordination a permis la plantation d’espèces médicinales et spirituelles identifiées comme prioritaires par la communauté.
La cartographie des zones dégradées et le catalogage de la biodiversité arboricole (comme décrit plus haut) ont été suivis de consultations avec les gardiens de la forêt et les chefs coutumiers pour élaborer un plan de reboisement alliant besoins culturels, écologiques et agricoles. « Les forêts sacrées sont très importantes dans notre tradition. C’est là que les ancêtres sont invoqués pour les bénédictions, et c’est aussi dans ces forêts que sont prélevés les ingrédients de la médecine traditionnelle », explique Sa Majesté.
Ce modèle d’intervention, centré sur le renforcement de l’autorité locale, démontre comment les chefferies peuvent devenir des actrices clés de la restauration forestière lorsqu’elles sont impliquées dès le départ. Il montre aussi que le succès d’un projet dépend de sa capacité à fusionner science et tradition, technologie et rites, objectifs écologiques et sens social.
Les plantes pour soigner le corps et l'esprit : Les enjeux écologiques et médicinaux de la reforestation
La reforestation des forêts sacrées répond à bien plus que des besoins environnementaux. Elle est profondément liée aux pratiques médicales et spirituelles des communautés de l’Ouest camerounais. Chaque espèce plantée a été choisie non seulement pour sa valeur écologique, mais aussi pour son usage en médecine traditionnelle et dans les rituels religieux. Comme le souligne Sa Majesté Tagne Waffo Kouoptchop II : « Toutes les espèces présentes dans les forêts sacrées sont importantes, surtout pour la santé. »
Cette dimension médicinale a été largement confirmée par l’inventaire botanique réalisé par l’équipe du Dr Ekué. Sur les 115 espèces recensées, beaucoup sont utilisées pour soigner des maladies courantes, offrir une protection spirituelle ou bénir les nouveau-nés. Pourtant, plusieurs de ces espèces sont aujourd’hui difficiles à trouver à l’état sauvage. Certaines ne se régénèrent plus, tandis que d’autres sont absentes même des pépinières les mieux équipées.
Dans ce contexte, le projet a joué un rôle stratégique : en collectant les semences d’arbres rares et menacés, en formant des producteur·rice·s locaux·ales et en distribuant des plants aux villages, l’initiative contribue à préserver un patrimoine médicinal et culturel inestimable. Plus de 20 000 plants ont été produits dans des pépinières soutenues par le projet, répondant à des demandes spécifiques des communautés. Cependant, comme l’admet le Dr Ekué, « nous n’avons pas pu satisfaire tous les besoins car certaines espèces étaient très rares, ce qui montre qu’il reste encore beaucoup à faire ».
Cette réalité appelle à des efforts accrus de conservation et de documentation des espèces médicinales. Sauvegarder ces plantes est d’autant plus urgent qu’elles demeurent, pour des milliers de personnes, la seule alternative de soins disponible. Le lien entre santé publique et reforestation est donc indéniable, les forêts sacrées constituant de véritables banques de vie nécessitant une protection urgente.
MyFarmTrees : La science, la coutume et les outils numériques au service de la restauration du patrimoine vivant
MyFarmTrees va au-delà de la reforestation. Il représente un modèle innovant de gouvernance écologique, fondé sur la participation active des communautés, la reconnaissance des connaissances traditionnelles et l'intégration d'outils numériques pour la gestion de l'environnement. Coordonné par l'Alliance avec le soutien de l'Initiative Darwin et du Fonds pour l'environnement mondial (FEM), le programme combine la conservation de la biodiversité et le développement rural dans le contexte de la crise climatique.
La technologie joue un rôle clé dans la mise en œuvre. L'application MyGeoFarm a permis une géolocalisation précise des zones de reboisement, l'évaluation de la densité des espèces et l'identification des zones dégradées. Ces données ont permis de co-développer des plans d'action avec les chefs coutumiers et les gardiens des forêts sacrées, assurant ainsi un engagement et une appropriation à long terme.Joseph KOM résume l'approche : "Dans les forêts sacrées, nous marchons sur les traces de nos ancêtres en respectant les coutumes et les tabous."
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Au niveau national, le projet a également structuré un réseau de pépiniéristes capables de produire des plants à partir d'espèces locales, d'enregistrer leur production et de répondre à la demande croissante de reboisement communautaire. Ces producteurs, souvent des jeunes, contribuent activement à la résilience écologique et économique du Cameroun. Leur implication renforce également l'autonomisation locale et crée des chaînes de valeur autour du reboisement.
En plaçant les communautés au cœur de la restauration forestière, MyFarmTrees réconcilie écologie et culture, avenir et patrimoine. Elle démontre qu'en combinant les sciences de la vie, l'engagement traditionnel et l'intelligence numérique, il est possible de régénérer les écosystèmes tout en redonnant du sens et de l'autonomie aux populations rurales. L'expérience de Toumghem n'est qu'un exemple parmi d'autres, mais elle incarne avec force cette renaissance verte qui remonte des racines.