Blog L’Éthiopie accélère le développement de l’agroécologie pour transformer ses systèmes alimentaires

Ethiopia scales up agroecology to transform its food systems - Alliance Bioversity International - CIAT

Le 14 mars 2026, l’Éthiopie a officiellement lancé sa Stratégie nationale d’agroécologie pour la transformation des systèmes alimentaires (2026-2040), marquant un tournant majeur dans l’orientation de la politique agricole du pays.

Portée par le ministère de l’Agriculture, cette feuille de route ambitieuse est le résultat d’un processus multipartite d’un an impliquant des institutions publiques, des chercheur.e.s, des partenaires au développement, des organisations de la société civile et le secteur privé. Ce processus n’a pas été uniquement technique, mais également profondément consultatif, avec plus de dix plateformes nationales et régionales de dialogue ayant contribué à l’élaboration de la stratégie finale, garantissant ainsi qu’elle reflète à la fois les données scientifiques et les réalités du terrain.

Il a été élaboré avec le soutien technique de l'Alliance de Bioversity International et CIAT, coprésident du processus, et de l'CIFOR-ICRAF en tant que secrétariat technique, avec le soutien du programme TRANSITIONS financé par l'UE dans le cadre de DeSIRA et géré par IFAD et CGIAR Science program on Multifunctional Landscapes (MFL SP), aux côtés de partenaires tels que GIZ, WorldVeg, Irish Aid, et AICCRA-Ethiopie. Plus qu'un document politique, cette stratégie présente une vision intégrée des systèmes alimentaires qui relie la productivité, la résilience climatique, la restauration des écosystèmes et l'inclusion sociale. L'événement de lancement officiel lui-même a rassemblé des représentants de haut niveau des gouvernements fédéral et régionaux, des universités et des partenaires de développement, ce qui témoigne d'une forte appropriation nationale et d'un engagement à passer de la stratégie à l'action.

 

Un secteur sous pression, une stratégie ancrée dans une réelle urgence

En Éthiopie, l’agriculture est bien plus qu’un secteur économique. Elle constitue le pilier des moyens de subsistance de millions de personnes et demeure au cœur de l’économie nationale. Elle représente environ 34 % du PIB et soutient près de 80 % de la population.

L’Éthiopie est également l’un des pays les plus diversifiés au monde sur le plan agroécologique, avec 18 zones agroclimatiques et 21 des 32 principaux groupes de sols recensés à l’échelle mondiale. Cette diversité crée à la fois des opportunités et une certaine complexité dans la gestion des systèmes agricoles.

Cependant, ce rôle central s’accompagne d’une vulnérabilité croissante. Dans de nombreuses régions, les sols se dégradent, les rendements stagnent et les régimes pluviométriques deviennent de plus en plus imprévisibles. Ces pressions sont aggravées par la déforestation, la perte de biodiversité et la variabilité climatique, qui menacent toutes la durabilité des systèmes agricoles et des moyens de subsistance ruraux.

Ces défis ne sont pas isolés, mais profondément interconnectés, nécessitant des réponses coordonnées et systémiques plutôt que des interventions ponctuelles.

La stratégie nationale d’agroécologie part de cette réalité. Elle reconnaît que les défis agricoles, environnementaux et climatiques sont étroitement liés et ne peuvent plus être abordés séparément. Plutôt que de proposer une solution unique, elle offre un cadre permettant de repenser la manière dont les systèmes de production et les ressources naturelles sont gérés.

Ethiopia scales up agroecology to transform its food systems - Image 1

Lors du lancement, le Prof. Eyasu Elias, ministre d’État chargé du Développement des ressources naturelles, a résumé cette transition en déclarant :

« Pour garantir un avenir durable à nos agriculteur.rice.s et à notre pays, nous devons adopter des approches qui augmentent la productivité tout en restaurant les écosystèmes et en renforçant la résilience. »

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Cette déclaration reflète une transition politique plus large. Augmenter la production à elle seule ne suffit plus. La véritable question est désormais de savoir comment accroître la production sans compromettre les ressources naturelles.

La stratégie s’aligne étroitement sur les principaux cadres politiques nationaux de l’Éthiopie, notamment la Politique de développement agricole et rural, le Programme de réforme économique endogène, l’Initiative Green Legacy et le Cadre stratégique d’investissement éthiopien (ESIF) pour la gestion durable des terres, qui favorisent la restauration des paysages à grande échelle.

Elle est également en cohérence avec des engagements mondiaux tels que les Objectifs de développement durable (ODD), l’Accord de Paris sur le climat et l’agenda des Nations Unies sur les systèmes alimentaires, garantissant ainsi que les priorités nationales soient reliées aux efforts de transformation mondiaux.

Dans ce contexte, l’agroécologie apparaît comme une voie capable de concilier productivité, résilience et durabilité.

Une vision systémique

Ce qui distingue cette stratégie est sa perspective systémique. L’agroécologie n’y est pas présentée comme un simple ensemble de techniques agricoles, mais comme une transformation plus large des systèmes alimentaires.

À l’échelle mondiale, l’agroécologie est de plus en plus reconnue comme une approche capable de répondre simultanément aux enjeux de sécurité alimentaire, de résilience climatique et de durabilité environnementale, en particulier dans des pays aux systèmes agricoles diversifiés comme l’Éthiopie.

À l’horizon 2040, cette stratégie de 15 ans envisage un système alimentaire résilient, inclusif et durable, capable d’assurer la sécurité alimentaire tout en préservant les écosystèmes.

Pour atteindre cet objectif, la stratégie nationale d’agroécologie s’articule autour de six piliers clés : les pratiques agricoles durables, la recherche et l’innovation, les marchés, la gouvernance, l’inclusion sociale et la consommation durable.

Ces piliers reposent sur des principes agroécologiques reconnus à l’international, adaptés au contexte éthiopien grâce à de vastes consultations avec des chercheur.e.s, des praticien.ne.s et des décideur.e.s politiques.

Cette approche intégrée reflète la complexité des réalités du terrain. Améliorer les rendements sans restaurer les sols reste inefficace. Accroître la production sans accès aux marchés limite également l’impact.

Comme l’a souligné le ministre d’État :

« L’agroécologie offre des solutions pratiques et fondées sur la science qui intègrent les arbres, les cultures, les sols, l’eau et la biodiversité dans des systèmes agricoles productifs et résilients. »

Il a également insisté sur le fait que les principes de l’agroécologie s’appuient sur des pratiques déjà connues des agriculteur.rice.s, en les renforçant et en les mettant à l’échelle plutôt qu’en les remplaçant. Cela fait de cette stratégie non seulement un document technique, mais aussi un moteur essentiel pour l’économie nationale et la transformation des systèmes alimentaires.

La stratégie nationale d’agroécologie, fondée sur 13 principes agroécologiques mondiaux, traduit les objectifs de transformation des systèmes alimentaires en pratiques concrètes, notamment la diversification des cultures, l’intégration des arbres dans les systèmes agricoles, l’amélioration de la fertilité des sols et la gestion durable de l’eau.

La stratégie accorde également une importance particulière à l’inclusion. Les femmes, les jeunes et les groupes marginalisés y sont reconnus comme des acteur.rice.s centraux.ales dans la transformation des systèmes alimentaires. Cela reflète une volonté claire de garantir que les bénéfices de cette transformation atteignent les petit.e.s exploitant.e.s agricoles et les communautés rurales qui se trouvent au cœur du système.

Comme le note Jonathan Mockshell, scientifique principal à l'Alliance de Bioversity International et du CIAT:

 

"En Éthiopie, l'agroécologie n'est plus seulement une promesse issue de la recherche ou de projets pilotes. Grâce à cette stratégie, elle devient un langage commun qui relie la science, les politiques publiques et les réalités vécues par les agriculteurs".

Cela reflète un changement clé : passer d'initiatives fragmentées à une transformation coordonnée.

De la vision à la mise en œuvre : coordination, responsabilité et preuves

Le véritable test commence après le lancement. Transformer la stratégie en actions concrètes nécessite des mécanismes de mise en œuvre solides.

L’une des forces du document réside dans sa clarté opérationnelle. Il définit des structures de coordination à plusieurs niveaux, du niveau national au niveau local, ainsi que des systèmes de suivi, d’évaluation et d’apprentissage.

Cette structure vise à répondre à un défi fréquent des politiques publiques : le manque de coordination entre les institutions.

Comme cela a été souligné lors des remarques de clôture :

« Le succès de la stratégie dépendra de partenariats solides et d’actions coordonnées. »

Un message clair a également été transmis : la collaboration doit se traduire par une véritable redevabilité, les institutions étant appelées à produire des résultats concrets grâce à un fort alignement entre les institutions fédérales et régionales, avec des rôles et responsabilités clairement définis à chaque niveau.

La stratégie souligne également l’importance des données et des preuves scientifiques. Le suivi de l’évolution de la santé des sols, de la biodiversité, de la productivité et des moyens de subsistance est essentiel pour mesurer les progrès et garantir la redevabilité. Cela inclut le renforcement des systèmes de collecte de données et d’apprentissage, afin de permettre une adaptation continue de la mise en œuvre sur la base des expériences réelles observées sur le terrain.

Dans ce contexte, Jonathan Mockshell met en lumière le principal défi de la mise en œuvre :

« La véritable valeur de cette stratégie sera mesurée par sa capacité à relier les ambitions nationales aux décisions prises sur le terrain, là où la transformation agricole devient concrète. »

Cette approche fondée sur les preuves scientifiques renforce la crédibilité de l’agroécologie en tant que solution pouvant être mise à l’échelle.

Un processus collectif dont les implications dépassent le cadre de l'Éthiopie

Au-delà de son contenu, la stratégie reflète une nouvelle manière de concevoir les politiques agricoles.

Elle est le résultat d’un processus participatif d’un an impliquant un large éventail d’acteur.rice.s aux niveaux national et régional.

Tout au long de l’événement, les intervenant.e.s ont souligné que ce processus inclusif a permis de créer un fort sentiment d’appropriation au sein du ministère de l’Agriculture et parmi ses partenaires. L’implication des partenaires au développement a été décrite comme un appui, tandis que le leadership et l’appropriation sont restés fermement entre les mains des institutions nationales.

Cette approche marque un changement important. Aujourd’hui, le défi ne consiste plus seulement à produire des innovations, mais aussi à les intégrer durablement dans les systèmes de politiques publiques.

L’expérience de l’Éthiopie offre un exemple concret de la manière dont cela peut être réalisé.

Elle montre comment l’agroécologie peut passer d’initiatives pilotes à une stratégie nationale alignée sur des priorités de développement plus larges.

La stratégie s’articule également avec de grandes initiatives nationales. Le Programme de réforme économique endogène met l’accent sur la transformation agricole comme moteur de croissance économique, tandis que l’Initiative Green Legacy illustre l’engagement de l’Éthiopie en faveur de la restauration des paysages.

En reliant ces différents agendas, la stratégie agroécologique se positionne à l’intersection de la transformation économique et de la durabilité environnementale.

En définitive, ce lancement dépasse le seul cadre de l’Éthiopie. Il offre des enseignements précieux pour d’autres pays cherchant à concilier productivité, résilience et durabilité.

L'équipe