Blog Une approche systémique de la mise à l'échelle des innovations dans le système agroalimentaire
Un récent atelier de trois jours à Tawa, dans le comté de Makueni au Kenya, a réuni des chercheur.e.s, des agent.e.s de vulgarisation, des représentant.e.s du secteur privé, des ONG et des agriculteur.rice.s pour s’attaquer à un obstacle crucial de l’agriculture kényane : la mise à l’échelle de l’innovation. Cet atelier s’est concentré sur la nécessité d’aller au delà des projets pilotes réussis pour élaborer des stratégies visant à obtenir un impact large et durable pour des systèmes de petite agriculture résilients et productifs à travers le Kenya.
Les systèmes agroalimentaires sont aujourd’hui confrontés à des défis sans précédent liés à la variabilité climatique, à la dégradation des ressources, à la hausse de la demande alimentaire et à la volatilité des marchés. Les petit.e.s agriculteur.rice.s peinent à accéder aux intrants comme les semences, les engrais, la machinerie, le financement ou les services de conseil, ainsi qu’à des entreprises agricoles rentables. Bien que des solutions innovantes émergent à travers le monde, leur potentiel reste souvent inexploité parce que la mise à l’échelle ne consiste pas seulement à répéter un modèle ; elle implique adaptation, intégration et durabilité.
Boaz Waswa
Une mise à l'échelle efficace garantit que les innovations apportent des avantages à long terme, réduisent les risques et construisent des systèmes capables de prospérer dans l'incertitude, a fait remarquer Boaz Waswa de l'Alliance de Bioversity International et CIAT.
Le Programme scientifique de mise à l'échelle pour l'impact de l'Alliance de Bioversity International et du CIAT - en collaboration avec le CGIAR Sustainable Farming, Multifunctional Landscapes (MFL), Climate Action, et Gender Equality and Inclusion Science - ont organisé un atelier d'apprentissage crucial sur les leçons à tirer de l'élargissement des pratiques durables pour des systèmes agroalimentaires résilients, un événement qui s'est déroulé à Tawa dans le comté de Makueni.
L’atelier de trois jours a réuni un ensemble dynamique de chercheur.e.s, d’agent.e.s de vulgarisation, d’acteur.rice.s du secteur privé, d’entités non gouvernementales et d’agriculteur.rice.s qui ont partagé leurs expériences sur la manière d’aller au delà des projets pilotes réussis pour atteindre un impact large et durable en faveur de systèmes de petite agriculture résilients et productifs au Kenya.
La photo de groupe
Pour planter le décor, Mary Muteti, directrice de l'agriculture du comté de Makueni, a souligné l'importance d'adopter des pratiques agricoles durables qui peuvent aider les agriculteurs à garantir la production d'aliments diversifiés et nutritifs dans un climat changeant. Elle a fait remarquer que le comté de Makueni a récemment lancé une politique d'agroécologie pour atteindre cet objectif. Pour que l'impact soit durable, les approches de mise à l'échelle doivent intégrer les 4R :
- Réduction des risques par le renforcement des actifs de la communauté et des ménages et l'adoption de pratiques de CSA et d'agriculture régénérative, y compris la diversification des cultures,
- Transfert des risques par l'accès à l'assurance des récoltes/du bétail ou à l'assurance contre les aléas climatiques,
- Prise de risque par l'utilisation de pratiques agricoles rentables, telles que les semences améliorées et les engrais, et
- Réserves de risque en créant des groupes d'épargne, tels que les associations villageoises d'épargne et de prêt (VSLA), pour améliorer l'inclusion financière.
Directeur de l'agriculture du comté de Makueni - Mme Mary Muteti
Les agriculteurs ouvrent la voie
À travers des dialogues d’échange, les agriculteur.rice.s de Makueni, Embu et Nakuru ont décrit un parcours transformateur vers une meilleure résilience climatique, une productivité accrue et une hausse des revenus grâce à l’adoption de la diversification des cultures, de l’agriculture régénératrice, de l’agriculture intelligente face au climat et des services d’information climatique. Ils et elles ont témoigné de la mise en œuvre d’innovations techniques spécifiques comme le travail minimal du sol, la rotation des cultures, l’interculture, l’utilisation de semences certifiées dont des variétés tolérantes à la sécheresse comme les haricots Nyota, le sorgho et le pois d’Angole, les cuvettes et fosses de plantation, la collecte des eaux, la production de fourrage, la mécanisation et l’utilisation des prévisions météorologiques saisonnières obtenues via l’application KAOP de l’Organisation kényane de recherche agricole et d’élevage, lesquelles ont considérablement renforcé les rendements et la résilience face au changement climatique.
L’impact collectif a été profond : les communautés sont désormais mieux informées, les moyens de subsistance se sont améliorés et les revenus ont augmenté, entraînant une meilleure sécurité alimentaire et une réduction notable des inégalités de genre. Un changement significatif s’est produit, certain.e.s petit.e.s agriculteur.rice.s étant passé.e.s à des entreprises commerciales, tandis que les connaissances et les technologies ont créé des effets d’entraînement positifs, d’autres agriculteur.rice.s non membres adoptant ces pratiques par l’apprentissage entre pair.e.s. Les équipes ont été déterminantes dans cette réussite.
« À ce jour, notre groupe a réussi à influencer plus de 800 agriculteur.rice.s non membres. Ce réseau s’étend de manière organique et régulière, non pas grâce à la promotion, mais grâce aux preuves tangibles de nos récoltes considérablement améliorées. »
Grace Maingi, agricultrice Ukama Ustawi – Makueni.
Regrouper les approches pour plus d'impact
L’atelier a tiré parti des expériences des partenaires utilisant différentes approches de mise à l’échelle pour diffuser les technologies auprès des agriculteur.rice.s : expérimentation scientifique, démonstrations technologiques en ferme, journées d’apprentissage et expositions, inclusion financière, inclusion de genre et inclusion sociale, services de vulgarisation portés par le secteur public ou privé, utilisation d’outils numériques, entre autres.
Les partenaires de l’initiative Ukama Ustawi sur la diversification en Afrique de l’Est et australe, dirigée par l’Alliance en collaboration avec KALRO et l’Africa Conservation Tillage Network, ont utilisé la « Mother Baby Approach », une approche participative d’expérimentation et d’apprentissage visant à promouvoir la diversification dans les systèmes de culture du maïs à Embu, Nakuru et Makueni. Cette approche a renforcé l’apprentissage entre agriculteur.rice.s, entraînant une adoption plus rapide de diverses pratiques d’agriculture intelligente face au climat.
« L’approche mother baby nous a donné l’occasion d’essayer concrètement les technologies préférées sur nos propres exploitations après avoir appris avec les chercheur.e.s. Ma productivité de maïs s’est stabilisée au fil des saisons et est passée de 2 sacs à 10 sacs grâce aux sillons, au paillage et à d’autres bonnes pratiques agricoles », a indiqué Agnes Ndia, agricultrice du comté d’Embu.
Le modèle AICCRA Kenya a mis l’accent sur la mise à l’échelle d’innovations durables fondées sur des données probantes et développées par le CGIAR, ainsi que sur le renforcement des capacités des parties prenantes. Grâce à ce modèle, AICCRA a appuyé des universités comme Chuka, Laikipia, Murang’a et Taita Taveta pour co-développer des curricula intelligents face au climat et a renforcé les capacités des partenaires en agriculture intelligente face au climat et en services d’information climatique.
Les différentes pratiques agricoles de l'ASC.
Grâce à cette approche, l’Alliance AICCRA, en collaboration avec l’équipe de vulgarisation agricole du sous-comté de Makindu, a renforcé les capacités de plus de trois cents membres du Kimatwa Women SACCO qui adoptent des pratiques d’agriculture intelligente face au climat, notamment la diversification des cultures, les cuvettes et fosses de plantation, le paillage, l’utilisation du fumier, la diversification des cultures et l’emploi de variétés de semences améliorées tolérantes à la sécheresse.
Le secteur privé joue un rôle majeur dans l’adoption des technologies. Cela a été particulièrement visible dans les expériences de commercialisation de la mangue par Goshen Limited et dans la circularité et l’utilisation d’engrais organiques par Organic Fields Limited. L’adoption d’une approche axée sur la demande et les marchés a été soulignée comme essentielle pour l’adoption des innovations. Cela ressort clairement de l’approche Bean Corridor, un modèle déployé par KALRO et PABRA. David Karanja, responsable du programme haricot à KALRO, a expliqué comment l’utilisation de ce modèle a permis d’orienter la sélection de variétés de haricots demandées par le marché, d’améliorer la production de semences formelles en collaboration avec des producteur.rice.s de semences publics et privés, de stimuler la production grâce à l’existence d’un marché prêt à absorber les haricots et d’encourager la transformation et la valorisation des produits à base de haricots, principalement par des femmes et des jeunes entrepreneur.e.s. De plus, le travail avec les gouvernements des comtés a permis d’obtenir un soutien politique et d’intégrer l’utilisation de haricots riches en fer dans les programmes d’alimentation scolaire.
L’équipe Tropical Forages de l’Alliance a montré comment la recherche a permis de générer des fourrages diversifiés adaptés à différentes agroécologies et comment, en collaborant avec le secteur privé comme Advanta, Advantage Crops Limited, CRESCO Seeds et des coopératives agricoles, ces fourrages se transforment en sources de revenus, bénéficiant à des milliers de petit.e.s éleveur.euse.s de bovins laitiers et de viande au Kenya.
D’autres partenaires de développement, comme la Cereal Growers Association, l’Africa Conservation Tillage Network et World Renew, ont démontré la mise à l’échelle de l’agriculture régénératrice grâce aux démonstrations en ferme, au travail avec des agriculteur.rice.s leader, à l’organisation de groupes et à la collaboration avec les gouvernements des comtés. Grâce à ces approches, des agriculteur.rice.s champion.ne.s, des agents villageois basés dans les communautés et des centres de services agricoles ont été mis en place pour rapprocher les services de vulgarisation des agriculteur.rice.s. Cette approche répond au défi du ratio élevé entre agent.e.s de vulgarisation et agriculteur.rice.s, actuellement de 1 pour 1000 au niveau national.
Fadhili Trust a montré comment l’intégration des associations villageoises d’épargne et de crédit a permis aux agriculteur.rice.s de financer des technologies telles que l’irrigation goutte-à-goutte, les semences tolérantes à la sécheresse, les cuvettes zai, les terrasses et les structures de collecte d’eau. Ce modèle d’inclusion financière accélère l’adoption tout en favorisant l’apprentissage communautaire ainsi que l’inclusion numérique et de genre.
Exploiter la technologie
Dans un monde technologiquement avancé, l’utilisation de solutions numériques est cruciale pour diffuser des innovations agricoles à des millions d’agriculteur.rice.s à travers le pays. KALRO a développé divers outils numériques de vulgarisation comme KAOP, qui fournit des conseils agroclimatiques, ainsi que Crop Selector, entre autres, qui, s’ils sont bien utilisés, peuvent combler le fossé en matière de vulgarisation et de diffusion des connaissances.
En raison d’un manque de prestataires de services de vulgarisation, les agriculteur.rice.s rencontrent des difficultés pour accéder aux services des agent.e.s de vulgarisation. Extension Africa a montré comment, grâce à une plateforme agritech fondée sur les données, les agriculteur.rice.s peuvent être connecté.e.s à des agent.e.s de vulgarisation, recevoir des conseils agricoles et être mis.es en relation en temps réel avec des expert.e.s agricoles vérifié.e.s. L’outil peut également être utilisé pour obtenir des données et analyses en temps réel afin de suivre l’impact des services de vulgarisation. Cet outil a été déployé au Nigéria, a intégré plus de six mille agent.e.s de vulgarisation et a touché plus de huit cent mille agriculteur.rice.s.
Apprendre d’une agricultrice modèle
L’atelier s’est conclu par une visite de terrain à Zima Farm, où les participant.e.s ont pu vivre une expérience pratique auprès de Zipporah Nzioka, une agricultrice entrepreneure qui sert également de centre de services agricoles. La ferme présentait diverses activités comme la production d’avocats, de haricots, de tomates et de légumes, ainsi que des pratiques intégrées telles que la collecte et la conservation du ruissellement, le paillage, l’utilisation de pièges pour la lutte contre les ravageurs, les cuvettes zai, le ripping, l’agroforesterie, l’interculture et l’agriculture mixte. En tant que centre de services agricoles, Zipporah regroupe la demande et aide les agriculteur.rice.s à accéder aux intrants, soutient l’agrégation des produits pour les marchés et intervient comme docteure des plantes certifiée et formatrice. Des agriculteur.rice.s champion.ne.s jeunes et novateur.rice.s comme Zipporah se distinguent comme des modèles capables d’influencer la mise à l’échelle des innovations pour transformer le secteur agricole au Kenya.
« Visiter et voir ce que fait Zipporah m’a motivé.e à envisager l’agriculture autrement », a noté un.e participant.e impressionné.e.
Visite de terrain à la ferme Zima
Conclusion
L'atelier a permis de faire une pause, de réfléchir et d'apprendre les uns des autres sur la manière de mettre à l'échelle les innovations. Les participants ont appelé au renforcement de la résilience agricole et à la généralisation des pratiques durables par le biais de solutions contextuelles adaptées aux conditions agroécologiques locales et aux réalités des agriculteurs. Les agriculteurs ont été encouragés à adopter des stratégies de diversification, tant au niveau des cultures que des sources de revenus, afin d'éviter les risques et d'assurer la stabilité économique.
Les approches de regroupement ont été encouragées pour fournir des interventions complémentaires ensemble pour un impact et une efficacité maximum, car les innovations sont normalement réparties en tant que paquets d'innovations sélectionnés d'innovations principales et complémentaires.
Les technologies numériques dans la vulgarisation, telles que les plateformes mobiles, les médias interactifs et les outils de conseil basés sur les données, ont été préconisées pour renforcer la sensibilisation et améliorer la prise de décision des agriculteurs.
Il a également été préconisé d'accélérer la mise à l'échelle des pratiques agricoles durables et intelligentes sur le plan climatique.
L'avenir de la sécurité alimentaire et de la résilience dépend de l'efficacité avec laquelle nous mettons à l'échelle ce qui fonctionne. La mise à l'échelle des innovations dans les systèmes agroalimentaires n'est pas un processus linéaire ; elle nécessite des stratégies délibérées, des partenariats inclusifs et un apprentissage continu. En donnant la priorité à des approches spécifiques au contexte, en renforçant les capacités institutionnelles et en tirant parti de pratiques fondées sur des données probantes, nous pouvons transformer des idées prometteuses en solutions généralisées qui ont un impact réel.
Il est nécessaire de s'engager dans des approches qui permettent non seulement d'atteindre davantage d'agriculteurs, mais aussi de mettre en place des systèmes durables, équitables et adaptables au changement. C'est maintenant qu'il faut agir, car une mise à l'échelle correcte est une mise à l'échelle pour l'impact.