Research Articles Un cadre pour des systèmes alimentaires à faibles émissions : relier l’action climatique et les ODD

L’équipe « Paysages à faibles émissions » de l’Alliance a élaboré un cadre visant à intégrer l’atténuation du changement climatique aux Objectifs de Développement Durable (ODD) dans les systèmes alimentaires. Sous la direction de Diana Gutiérrez, ce cadre a pour objectif de guider l’action mondiale en faveur du développement durable et d’une agriculture à faibles émissions.

Alors que l’humanité est confrontée à de multiples menaces — perte de biodiversité, pauvreté, malnutrition, changement climatique et événements climatiques extrêmes — le bien-être de milliards de personnes et celui de la planète sont en péril. Ces défis doivent être abordés de manière holistique. Par exemple, l’atténuation du changement climatique ne consiste pas seulement à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) : le développement économique durable et l’amélioration du bien-être des populations doivent progresser simultanément.

L’équipe « Paysages à faibles émissions » de l’Alliance a développé un cadre visant à intégrer les efforts d’atténuation du changement climatique aux Objectifs de Développement Durable (ODD), dans une perspective de systèmes alimentaires à faibles émissions.
Diana Gutiérrez, chercheuse principale associée et spécialiste de l’analyse de données, explique cette approche.

Le cadre prend en compte l’interdépendance entre durabilité environnementale et développement socio-économique, en adoptant une approche globale : depuis la compréhension des facteurs du système alimentaire responsables des émissions de GES jusqu’à l’analyse des cadres institutionnels qui soutiennent l’équité sociale et la prospérité économique.
Il met en avant six composantes clés :

1. Facteurs d'émissions de gaz à effet de serre liés au système alimentaire

Identifier les principaux moteurs des émissions de GES au sein des systèmes alimentaires est essentiel pour aider les décideurs et les parties prenantes à intégrer les efforts de réduction des émissions aux objectifs plus larges de développement. Les changements d’affectation des terres liés à l’alimentation — en particulier la déforestation — constituent un facteur majeur d’émissions dans les zones tropicales.

Dans une approche fondée sur les systèmes alimentaires, la déforestation dépasse la seule phase de pré-production et englobe plusieurs étapes, en tenant compte de facteurs tels que la demande, les tendances de consommation ou les opportunités d’investissement. Elle est donc implicitement liée à la production, à la transformation, aux régimes alimentaires et à la consommation.

Comprendre ces moteurs dans une perspective plus large du système alimentaire permet d’identifier les activités les plus réactives aux interventions d’atténuation. Cela peut également contribuer à traiter les dimensions socio-économiques et culturelles associées à ces transformations, comme la question du foncier.

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2. relier les mesures d'atténuation du changement climatique aux priorités du développement durable

Si les actions d’atténuation visent principalement à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), leur mise en œuvre génère souvent des co-bénéfices qui dépassent la seule dimension environnementale. Tirer parti de ces co-bénéfices peut constituer une stratégie efficace pour renforcer le soutien public à la lutte contre le changement climatique. Toutefois, une communication claire sur les avantages climatiques directs reste essentielle pour maintenir l’engagement des citoyen·ne·s et l’efficacité des politiques.

L’interconnexion entre atténuation climatique et développement durable permet d’intégrer les politiques, en conciliant croissance économique, progrès social et durabilité environnementale. Cependant, certains compromis peuvent menacer l’atteinte de ces objectifs. Il est donc nécessaire d’établir des priorités claires afin de protéger les groupes les plus vulnérables, de garantir que les bénéfices profitent à l’ensemble de la population et d’éviter d’accentuer les inégalités.

Objectifs de développement durable prioritaires
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pourcentage des actions de la CDN liées aux ODD prioritaires. Source propre.

 

3. des solutions pour le système alimentaire qui répondent à la fois à l'atténuation du changement climatique et aux objectifs des ODD

Il existe déjà plusieurs stratégies et innovations technologiques permettant de développer des systèmes alimentaires à faibles émissions qui génèrent des bénéfices sur les plans environnemental, social et économique. Dans les pays développés, l’accent est davantage mis sur les stratégies visant à réduire les émissions de GES au niveau des consommateur·rice·s, notamment à travers des changements alimentaires. En revanche, dans les pays en développement, les stratégies se concentrent davantage sur la production, notamment par l’intensification des systèmes agricoles.

Dans ces derniers contextes, des solutions telles que les systèmes d’utilisation durable des terres — y compris l’agroforesterie et les systèmes sylvopastoraux — ainsi que les techniques d’agriculture régénératrice comme le paillage ou la rotation des cultures, se sont révélées efficaces pour améliorer la santé des écosystèmes et préserver les services qu’ils fournissent, tout en renforçant les indicateurs socio-économiques.

Cependant, des facteurs tels que le manque d’accès au financement et à la propriété foncière, la faible coordination institutionnelle avec les acteur·rice·s locaux·ales et le manque de connexion avec les marchés limitent fortement la capacité des agriculteur·rice·s à adopter et à tirer pleinement parti de ces pratiques.

4. évaluer la contribution des solutions proposées à l'atténuation du changement climatique et aux ODD

Certaines limites freinent l’intégration des initiatives existantes visant à atteindre les objectifs d’atténuation du changement climatique et les ODD au niveau opérationnel. Parmi ces contraintes figurent la couverture géographique des données, le niveau de désagrégation, la fréquence, la rapidité de mise à jour et la qualité des données. Par exemple, disposer d’informations désagrégées au niveau local est essentiel pour éclairer efficacement les plans de développement territoriaux.

Ainsi, le développement de mesures indirectes constitue une option pour compléter les cadres d’indicateurs existants et surmonter ces limites. En utilisant des indicateurs de substitution liés à la croissance de la production, à la sécurité alimentaire ainsi qu’à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique, il devient possible de mesurer les co-bénéfices sociaux, environnementaux et économiques afin d’évaluer les engagements internationaux des pays.

 

Cibles et indicateurs des ODD prioritaires liés aux facteurs de changement d’affectation des terres (LUC) dans le système alimentaire, par catégorie. Source : élaboration propre.

5. Domaines prioritaires pour la mise en œuvre de solutions intégrées

La mise en œuvre réussie de toute politique ou de tout projet dépend avant tout d’une allocation adéquate des ressources financières et humaines. Il est essentiel d’identifier les zones d’intervention où les différents défis convergent, afin d’y appliquer des solutions capables de produire un impact maximal.

En adoptant une approche intégrée, les gouvernements peuvent maximiser l’efficacité de leurs interventions tout en minimisant les compromis potentiels entre les actions d’atténuation du changement climatique et celles liées aux ODD. Pour identifier ces zones stratégiques, plusieurs approches reposant sur l’analyse spatiale explicite peuvent être utilisées, en tenant compte des multiples facteurs à intégrer ainsi que du type et de la quantité de données disponibles. Cela permettra de dégager des informations précieuses sur les types de solutions nécessaires et sur les régions où elles sont les plus urgentes.

 

6. permettre la mise à l'échelle des solutions intégrées

Dans le contexte des systèmes alimentaires durables et à faibles émissions, la mise à l’échelle fait référence à l’expansion des innovations sociotechniques vers le haut et vers l’extérieur afin de minimiser les émissions de gaz à effet de serre à travers les différentes étapes des chaînes de valeur agroalimentaires, en réalisant une transformation profonde du système. Cependant, avant de mettre à l’échelle toute solution, il est crucial d’identifier les effets indésirables potentiels, tels que la dégradation de l’environnement, la détérioration des conditions de travail ou l’aggravation des inégalités, afin d’établir les garanties appropriées.

Deux aspects clés pour la mise à l’échelle de solutions intégrées qui abordent le changement climatique et les objectifs de développement sont essentiels : (1) le financement et (2) le genre, la jeunesse et l’inclusion sociale (GYSI). Étant donné que le financement constitue un obstacle majeur à l’adoption et à la mise à l’échelle des solutions, il est nécessaire d’améliorer l’accès aux mécanismes de financement pour les acteurs locaux, à des conditions favorables, et avec l’assistance technique requise pour la mise en œuvre et l’entretien.

Cela peut être réalisé en tirant parti des mécanismes existants pour rediriger les investissements privés vers des entreprises qui promeuvent des systèmes alimentaires durables, comme l’illustre le mécanisme colombien « Travaux contre impôts ». En ce qui concerne le GYSI, l’intégration de considérations critiques sur les dynamiques de pouvoir et l’assurance de la diversité et de la participation de tous les secteurs sont cruciales pour étendre et parvenir à une distribution équitable des bénéfices.

Enseignements tirés du cadre

Le cadre met l’accent sur quatre stratégies clés pour transformer les systèmes alimentaires vers la durabilité : élaborer des politiques intégrées, fondées sur la science, qui alignent l’atténuation du changement climatique sur les objectifs de développement durable (ODD) ; promouvoir des pratiques agricoles durables qui réduisent les émissions tout en améliorant les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire, soutenues par des incitations et des formations ; établir des systèmes solides de suivi et d’évaluation pour mesurer les progrès et adapter les stratégies ; et encourager la collaboration multipartite à travers des plateformes favorisant le partage des connaissances, l’innovation et la mobilisation des ressources afin d’intégrer efficacement les objectifs climatiques et de développement.

La voie vers un développement durable et une résilience climatique repose sur la reconnaissance des interconnexions profondes entre les systèmes alimentaires, la durabilité environnementale et l’équité sociale. En alignant les politiques, en investissant dans des solutions inclusives et en mettant à l’échelle les innovations de manière responsable, nous pouvons transformer les systèmes alimentaires en moteurs de croissance à faibles émissions et de bien-être humain. Le moment d’agir de manière holistique, c’est maintenant.

L'équipe

Remerciements
Ce cadre a été soutenu par les initiatives du CGIAR AgriLAC Resiliente et Low-Emission Food Systems (Mitigate+). Nous tenons à remercier tous les bailleurs de fonds qui soutiennent cette recherche par leurs contributions au fonds fiduciaire du CGIAR : www.cgiar.org/funders. Nous souhaitons également exprimer notre gratitude au ministère irlandais des affaires étrangères pour le financement du projet Environmental Peacebuilding for Improved Nutrition and Emission Reductions (EPINER) dans le Cauca et le Putumayo.

 

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