From the Field « Ouvrir les yeux » : Les banques communautaires de semences au cœur des zones d’agrobiodiversité du Pérou

Des organisations de recherche, de conservation et de développement au Pérou unissent leurs efforts pour mettre en place des banques communautaires de semences et renforcer la conservation ainsi que la gestion durable de la diversité des cultures dans les Zones d’Agrobiodiversité du pays.

Andenes de Cuyocuyo est une zone située à la frontière de la région amazonienne de basse altitude du Pérou, à environ 200 km au nord du lac Titicaca, dans le département de Puno. Il s’agit de la première des dix Zones d’Agrobiodiversité (ABDZ) officiellement reconnues dans le pays. Dans cette zone, les agriculteur.rice.s conservent 243 variétés de pommes de terre, 33 variétés de maïs et 129 variétés de tubercules indigènes, notamment l’oca (Oxalis tuberosa), la mashua (Tropaeolum tuberosum) et l’olluco (Ullucus tuberosus). On y trouve également les vestiges des vastes terrasses agricoles, appelées andenes en espagnol, construites par les Incas.

Ces impressionnantes terrasses de pierre, patiemment aménagées sur les pentes escarpées des Andes, sont encore utilisées aujourd’hui, mais bien en deçà de leur plein potentiel. Les terrasses situées à moyenne et haute altitude sont progressivement abandonnées. Le nombre de ménages agricoles est en diminution et les familles qui continuent à pratiquer l’agriculture ne disposent plus d’une main-d’œuvre suffisante pour exploiter l’ensemble des espaces cultivables offerts par ces terrasses.

Que sont les Zones d’Agrobiodiversité ?

Les Zones d’Agrobiodiversité sont des paysages où les petit.e.s producteur.rice.s agricoles et les communautés autochtones s’engagent volontairement à conserver l’agrobiodiversité ainsi que les pratiques qui lui sont associées. Le Ministère du Développement Agricole et de l’Irrigation (MIDAGRI), à travers son Institut National d’Innovation Agraire (INIA), supervise le processus de désignation de ces zones et est chargé de leur suivi. À ce jour, elles couvrent une superficie totale d’environ 222 000 hectares.

Chacune de ces Zones d’Agrobiodiversité représente un territoire caractérisé par une richesse particulière en matière d’agrobiodiversité, de culture et d’écologie. Les communautés autochtones qui y vivent et y travaillent sont les gardiennes de cette diversité biologique agricole.

Selon le MIDAGRI, la reconnaissance officielle en tant que Zone d’Agrobiodiversité s’accompagne de plusieurs avantages, notamment la fourniture d’une assistance technique, des incitations à la conservation et à l’utilisation durable de l’agrobiodiversité, la promotion de l’agrotourisme, ainsi que la reconnaissance et la valorisation d’autres biens et services fournis par ces territoires.

Les terrasses incas (andenes) de Cuyocuyo, Pérou

La récolte de pommes de terre à Cuyocuyo

 

Afin de soutenir les objectifs des ABDZ, nous avons récemment visité le pays, avec le soutien de l'initiative Index d'agrobiodiversité, en essayant de trouver des réponses à des questions clés:

Indice d'agrobiodiversité.

  • Comment les communautés locales gèrent-elles aujourd'hui leurs cultures indigènes dans les ABDZ ?
  • Quels sont les défis auxquels elles sont confrontées ?
  • Quel est le statut de l'agrobiodiversité dans les ABDZ ?
  • Quels rôles les banques de semences communautaires peuvent-elles jouer dans les ABDZ ?
  • Quelles sont les possibilités de transformer les ABDZ en institutions attrayantes et dynamiques ?

Avant de se rendre à Cuyocuyo, nous avons animé un atelier de formation à l’Institut National d’Innovation Agraire (INIA) à Lima sur les banques communautaires de semences à l’intention du personnel local et national de l’INIA, du Ministère de l’Environnement (MINAM), du Centre International de la Pomme de Terre (CIP) et du personnel d’autres organisations intéressées par le sujet. L’INIA envisage d’établir une ou plusieurs de ces banques de semences dans chacune des ABDZ en tant qu’organisations clés pour la conservation et la gestion durable de l’agrobiodiversité locale. La formation, fondée sur la méthodologie développée par l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, a servi de base à cette stratégie. La formation a couvert les aspects organisationnels, politiques/juridiques et techniques de la mise en œuvre et du suivi des banques communautaires de semences.

Une fois à Cuyocuyo, nous avons interagi avec les responsables agricoles locaux impliqués dans la gestion de l’ABDZ et réalisé une évaluation rapide de la diversité des cultures dans la communauté de Huancasayani (à 3 800 m d’altitude), l’une des six communautés situées dans l’ABDZ (chaque communauté possède sa propre structure de gouvernance et fait partie du comité de gestion de l’ABDZ). Nous avons ensuite animé un atelier de formation sur la gestion pratique des banques communautaires de semences à l’intention de 25 agriculteur.rice.s issus des six communautés de l’ABDZ, du personnel local de l’INIA et de la Wildlife Conservation Society (WCS) du Pérou.

La formation s’est concentrée sur les aspects organisationnels et techniques de la conservation des semences, notamment l’utilisation de contenants hermétiques, de dessiccants (gel de silice, billes de zéolite), de répulsifs naturels, de balances et de registres de gestion des semences.

Avec l’appui de la WCS, deux banques de semences de pommes de terre ont été mises en place dans l’ABDZ, dans les communautés de Punalaqueque et de Huancasayani. Elles commenceront leurs activités après la prochaine récolte de pommes de terre (avril-mai).

La banque de semences de pommes de terre Huancayasi vue d'en haut

 

Banque de semences de pommes de terre de Huancayasi

 

Évaluation rapide de l’état de l’agrobiodiversité et définition des priorités pour la planification des banques communautaires de semences

Dans les locaux de la banque locale de semences de pommes de terre de la communauté de Huancasayani, nous avons réalisé une analyse de la diversité des cultures selon la méthode des six cases avec un petit groupe de membres de la banque de semences (quatre femmes et trois hommes) afin de déterminer l’état actuel de la diversité des cultures dans la communauté. L’analyse des six cases vise à identifier quelles cultures et variétés de cultures sont relativement abondantes et lesquelles sont rares et risquent de disparaître de la communauté. Elle constitue l’un des outils permettant d’évaluer la faisabilité de l’établissement d’une banque communautaire de semences dans une zone donnée. Grâce à une banque communautaire de semences, les agriculteur.rice.s peuvent élargir la diversité des cultures et des variétés disponibles en récupérant du matériel végétal local, en collaborant avec la banque nationale de gènes, les banques internationales de gènes, les programmes d’amélioration des plantes et d’autres banques communautaires de semences.

Les résultats de l’analyse, présentés dans le tableau ci-dessous, montrent que plusieurs cultures, cultivées par seulement quelques ménages sur de petites superficies, sont sous pression. Les agriculteur.rice.s ont convenu qu’il existe un besoin urgent de reconstituer les stocks de semences perdus de deux cultures présentant un grand intérêt : le maïs et le lupin andin. Les agriculteur.rice.s ont également indiqué que la mauka avait disparu de la zone. Toutefois, ils et elles se sont montré.e.s davantage intéressé.e.s par l’introduction d’autres cultures dans la communauté, notamment le quinoa, le tumbo, le navet et la papaye de montagne (papayuela).

 

 

Tableau : Analyse à six cellules de la diversité des cultures à Huancasayani

Plusieurs ménages, grande superficie
-Pomme de terre
Plusieurs ménages, petite superficie
-Oca (Oxalis tubéreux) 
-Ollucus
-Fève de Faba
Cultures perdues
-Mauka (Mirabilis expansa)
Peu de ménages, grande superficie
-
Peu de ménages, petite zone
-Mashua/Izaño (Tropaeolum tuberosum)
Aguaymanto (2 types) (Physalis peruviana)
Yacón (Smallanthus sonchifolius)
- Maïs*
-Lupin des Andes 
Cultures souhaitées
-Quinoa
Tumbo (Genre Passiflora)
-Nabo (Genre Brassica) )
-Papaye de montagne (papayes) 

Il est nécessaire de récupérer les stocks de semences perdus de ces cultures

.

Concernant l’approvisionnement en variétés locales de semences, les agriculteur.rice.s ont indiqué qu’ils et elles conservent majoritairement leurs propres semences. Cet approvisionnement est parfois complété par l’achat de petites quantités de semences, par exemple dans la communauté voisine de Ñacoreque, ainsi que par des échanges avec d’autres agriculteur.rice.s. Ils et elles ont mentionné que les stocks de semences sont généralement faibles. Les agriculteur.rice.s se sont déclaré.e.s satisfait.e.s de la nouvelle banque de semences de pommes de terre, qui conserve actuellement, à titre provisoire, neuf variétés de pommes de terre récoltées dans une petite parcelle située à proximité de l’installation.

La culture qui a toutefois suscité le plus de discussions lors de la réunion était le lupin andin, une culture hautement nutritive dont il est possible d’extraire du lait. Le groupe a apprécié la proposition que nous avons formulée de concevoir une expérimentation participative de sélection variétale afin d’analyser les performances et les qualités gustatives de plusieurs variétés. Parmi celles-ci, la ou les variétés les plus performantes pourraient être sélectionnées pour être conservées dans la banque de semences, multipliées et distribuées, puis transformées en un produit à valeur ajoutée, tel que le lait.

Le rôle des banques de semences communautaires

Les banques communautaires de semences, bien qu’encore peu répandues au Pérou, ont démontré leur utilité dans de nombreuses régions du monde. Elles peuvent remplir de multiples fonctions : conservation, rapatriement de variétés « perdues », sélection variétale, introduction de nouvelles espèces cultivées et de diversité variétale, multiplication des semences, échange et distribution, valorisation des produits, octroi de crédits, éducation et formation, organisation de foires alimentaires et semencières, ainsi que promotion de cultures saines et nutritives.

Au cours des ateliers de formation, les participant.e.s ont appris et partagé des connaissances sur des banques communautaires de semences qui remplissent efficacement ces fonctions. Au Guatemala, des banques communautaires de semences ont « sauvé » plusieurs variétés locales de haricot et de maïs menacées de disparition grâce à une initiative de Paiement pour les Services de Conservation de l’Agrobiodiversité. Au Kenya, des banques communautaires de semences ont commencé à générer des revenus grâce à la fabrication et à la vente de farines composites produites à partir de cultures négligées (amarante, manioc, mils et sorgho). En Chine, les banques communautaires de semences jouent un rôle de premier plan dans les efforts de conservation menés dans les Sites du Patrimoine Agricole Mondialement Important.

À Lima et à Cuyocuyo, les participant.e.s aux formations ont approuvé les rôles clés envisagés pour les banques communautaires de semences dans la gestion globale des ABDZ. Ils et elles ont proposé des actions concrètes pour atteindre cet objectif. Pour 2025, au niveau des deux banques communautaires de semences de pommes de terre, ils et elles ont proposé de : i) élaborer un plan de travail annuel ; ii) définir des règles et règlements pour le fonctionnement des banques communautaires de semences ; iii) collecter une grande quantité de semences ; iv) solliciter un appui technique afin de renforcer les opérations des banques de semences ; v) élargir le comité de gestion ; vi) s’engager activement auprès des autorités locales et des communautés afin de sensibiliser au rôle des banques communautaires de semences et de susciter davantage d’intérêt ; et vii) visiter et organiser des foires aux semences.

Une toute première étape convenue a consisté à explorer l’extension physique des deux banques de semences de pommes de terre afin d’y inclure également d’autres cultures. Au niveau de l’ABDZ, les participant.e.s ont proposé de créer un mécanisme de coordination entre le Comité de Gestion de l’ABDZ et les banques communautaires de semences, d’établir davantage de banques communautaires de semences, de leur apporter un soutien et de diffuser des informations sur leurs activités.

Évoquant ces importantes résolutions, Valeriano Mamani, membre du Comité de Gestion des Andenes de Cuyocuyo, a déclaré : « Petit à petit, nous ouvrons les yeux. »

Les premières étapes ont été franchies pour faire des ABDZ des institutions dynamiques, dirigées localement et orientées vers les résultats. Cependant, beaucoup reste à faire pour mettre en place des banques communautaires de semences multifonctionnelles dans l’ensemble des zones d’agrobiodiversité du Pérou. Les agriculteur.rice.s, l’INIA, le MINAM, la WCS, l’Alliance de Bioversity International et du CIAT ainsi que d’autres partenaires continueront à travailler ensemble pour concrétiser cette ambition.

Remerciements

Nous remercions les agriculteur.rice.s de Cuyocuyo ainsi que les collègues de l’INIA et de la WCS pour leurs conseils et leur soutien durant notre visite. Photos : Bioversity International/R. Vernooy. Article révisé par José Luis Urrea-Benítez, spécialiste en communication scientifique.

Chercheur.e.s