Blog Sécheresse et inondations : comment El Niño pourrait frapper l'Afrique sur plusieurs fronts

Drought and deluge - How El Niño could strike Africa on multiple fronts - Alliance Bioversity International - CIAT

Les agriculteur.rice.s africain.e.s se préparent à faire face à des extrêmes climatiques opposés, alors que les scientifiques prévoient une saison de super El Niño : des cultures asséchées dans le Sud, l’Est submergé par les eaux, et des pluies imprévisibles au Sahel. Dans ce blog, nous explorons les conséquences potentielles pour l’alimentation et l’agriculture, ainsi que les moyens dont disposent les agriculteur.rice.s pour s’adapter.

Un phénomène climatique, trois réalités africaines

En juillet 2023, l'Organisation météorologique mondiale a confirmé l’arrivée d’un phénomène El Niño qui allait devenir l’un des plus puissants jamais enregistrés : un réchauffement anormal du Pacifique équatorial qui, par l’interaction des courants et des vents, modifie la répartition des précipitations à des milliers de kilomètres de là.

Il convient toutefois de distinguer deux notions souvent confondues. El Niño relève de variabilité climatique, un cycle naturel qui revient tous les deux à sept ans avant de s’estomper. Le changement climatique, en revanche, est d’origine humaine, il s’agit d’une tendance à long terme (30 ans) et donc durable. Les deux phénomènes ne s’opposent pas : ils se recoupent. En augmentant la température de référence de la planète, le réchauffement rend chaque épisode d’El Niño plus chaud, et donc potentiellement plus extrême, ce qui justifie, cette année, l’appellation de « super » El Niño.

Ses effets s’étendent bien au-delà des champs. Ils touchent la production d’électricité, lorsque les barrages manquent d’eau, et la santé publique, lorsque la pénurie d’eau potable ouvre la voie à des épidémies.

Mais leur caractéristique la plus déroutante reste leur manque d’uniformité. Sur un même continent, et parfois au même moment, El Niño peut produire des signaux diamétralement opposés : il assèche l’Afrique australe, fait gonfler les rivières d’Afrique de l’Est et désorganise les saisons au Sahel. C’est ce dipôle, sécheresse d’un côté, déluge de l’autre, imprévisibilité entre les deux, qui rend si difficile la préparation du continent comme un ensemble unique. Pour des systèmes alimentaires qui dépendent fortement des saisons des pluies et qui sont à peine assurés, la question devient unique : comment protéger des millions de petit.e.s exploitant.e.s lorsque la menace ne prend pas le même visage partout ? Les trois théâtres qui suivent, la Zambie, le Kenya et le Sahel, y répondent chacun à leur manière.

Dans le Sud, la pluie disparaît, et le maïs avec elle

L’Afrique australe a connu son mois de février le plus sec depuis un siècle, ne recevant qu’environ un cinquième de ses précipitations habituelles. Sept pays, le Botswana, le Lesotho, Madagascar, le Malawi, la Namibie, la Zambie et le Zimbabwe, ont déclaré l’état de catastrophe nationale. Mais c’est en Zambie que le choc a été le plus brutal : dans le sud du pays, les agriculteur.rice.s ont reçu moins d’un tiers des précipitations habituelles, à peine 250 millimètres sur l’ensemble de la saison. Près de 5,8 millions de personnes, soit un tiers de la population, se sont retrouvées en situation d’insécurité alimentaire, et la sécheresse a frappé l’agriculture dans 84 des 116 districts du pays.

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Une culture se trouve au cœur de ce drame : le maïs. Aliment de base dans toute la région, c’est aussi la plante la plus régulièrement touchée par El Niño, qui combine contre elle à la fois le manque d’eau et l’excès de chaleur. Lorsque les récoltes échouent, les conséquences s’enchaînent : les familles vendent d’abord ce qu’il leur reste, souvent leur bétail, cédé à une fraction de sa valeur, puis réduisent le nombre et la qualité de leurs repas. Faute d’eau potable, la sécheresse a même aggravé les flambées de choléra, greffant une crise sanitaire à la crise alimentaire.

Pourtant, tout n'a pas brûlé au soleil. Là où le maïs a cédé, une légumineuse a tenu bon : le haricot, en particulier ses variétés résistantes à la sécheresse et enrichies en fer. Malgré une saison désastreuse, la production zambienne de haricots a atteint plus de 88 000 tonnes en 2023, contre 49 000 deux ans plus tôt. La démonstration est claire : une approche de diversification agricole incluant une culture résiliente, bien diffusée, peut amortir le choc lorsque la céréale principale faiblit et, ce faisant, soutenir la nutrition des ménages les plus exposés.

« La véritable valeur de l’information climatique n’est pas de dire aux agriculteur.rice.s quel temps il fera. Elle réside dans le fait qu’elle les aide à décider quoi faire avant que le temps n’arrive. Pendant El Niño 2023-2024, les agriculteur.rice.s qui utilisaient les services de conseil climatique ont transformé les prévisions météorologiques en actions : ajuster les dates de semis, choisir des variétés plus résilientes et réduire le risque de pertes de récoltes. Lorsque l’information climatique atteint le dernier kilomètre à temps, elle devient l’un des outils les plus puissants pour renforcer la résilience. »  Evan Girvetz, chercheur principal en action climatique

À l'Est, ce même maïs croule sous l'eau

Pour comprendre El Niño en Afrique, il suffit de suivre une seule culture d’une région à l’autre. Le maïs qui meurt de soif en Zambie se noie, à l’est. Entre mars et mai 2024, des pluies torrentielles se sont abattues sur le Kenya : près de 291 personnes y ont perdu la vie, plus de 278 000 ont été déplacées, et les eaux ont emporté plus de 11 000 têtes de bétail tout en endommageant près de 47 600 acres de cultures. À Mai Mahiu, un seul glissement de terrain a suffi, en une nuit, à faire des dizaines de victimes.

La partie la plus cruelle n’est pas seulement l’inondation, mais son enchaînement avec la sécheresse qui l’a précédée. Les inondations qui suivent des années sèches plongent les ménages ruraux encore plus profondément dans la précarité et la pauvreté : les sols durcis par des mois sans pluie n’absorbent plus l’eau, qui ruisselle et emporte tout sur son passage. Les familles, déjà privées de capital par la saison précédente, n’ont plus « aucun coussin » pour absorber le second choc. C’est le piège des extrêmes alternés, où chaque choc détruit la capacité à se relever du suivant.

Face à un risque aussi brutal, le défi n’est plus seulement de produire, mais de protéger le revenu des agriculteur.rice.s. C’est toute la promesse de l’assurance indicielle testée dans le pays, calibrée précisément pour le maïs. Son principe diffère de celui de l’assurance conventionnelle : le paiement se déclenche automatiquement dès qu’un indice objectif, par exemple les précipitations mesurées sur une zone, franchit un seuil prédéfini, sans qu’il soit nécessaire d’évaluer les dégâts parcelle par parcelle. Le paiement arrive donc rapidement, au moment où la famille en a le plus besoin, et à un coût administratif plus faible. Le principal défi demeure : l’adoption, encore freinée par le manque de confiance et d’information des producteur.rice.s.

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Le climat le plus dangereux est celui qui est imprévisible

En remontant vers le Sahel, la céréale change, et avec elle tout le calendrier agricole. Le maïs cède la place au mil, au sorgho, à l’arachide et au niébé, des cultures rythmées par une mousson devenue capricieuse. Ici, El Niño ne se manifeste ni par une sécheresse totale ni par un déluge, mais par l’imprévisibilité. Les pluies arrivent tard et repoussent les semis ; elles s’interrompent et obligent à ressemer ; puis un violent orage noie les jeunes plants en un après-midi. Pour l’agriculteur.rice, le problème n’est pas tant qu’il pleuve trop ou trop peu, mais qu’il.elle ne sache plus quand il va pleuvoir, et ne puisse donc plus planifier.

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Au Sahel, les épisodes El Niño ont souvent été historiquement associés à une réduction des précipitations, à des périodes sèches plus longues et à une hausse des températures. Cependant, les connaissances scientifiques récentes montrent que la relation entre l’ENSO et les pluies sahéliennes n’est ni constante ni systématique. L’impact d’El Niño dépend fortement de l’état des autres bassins océaniques, notamment l’Atlantique tropical, la Méditerranée et l’océan Indien. La méthodologie de l’Alliance pour anticiper les crises sahéliennes le rappelle : le risque y est rarement purement climatique. Il se mêle au risque de conflit, dans la compétition pour l’eau et les terres, ce qui exige d’anticiper non pas un aléa isolé, mais une combinaison de menaces.

Une autre hypothèse relie alors le Sahel au reste du monde : le riz. Largement importé en Afrique de l’Ouest, où il est devenu un aliment de base de l’alimentation urbaine, il a vu son prix mondial grimper d’environ un tiers en mars 2024, sous l’effet combiné des déficits liés au phénomène El Niño et des restrictions à l’exportation décidées par certains pays producteurs. Le mécanisme est implacable : un choc de production à l’autre bout de la planète se répercute jusqu’au marché de Dakar. Du champ de millet de Kaffrine à l’assiette de riz d’un foyer de la capitale, c’est la même crise qui circule, preuve que la résilience ne se gagne pas seulement dans les champs, mais aussi sur les marchés.

«Lorsque la sécheresse et les inondations menacent un même territoire, la question n’est plus seulement de savoir quoi semer, mais quand le faire sans tout perdre, et cette question devient vitale lorsque s’y ajoutent des conflits liés à la terre, à l’eau et aux pâturages. C’est précisément là que les bulletins agroclimatiques à dix jours changent la donne : en indiquant au producteur la date la moins risquée pour un semis réussi, ils lui épargnent ces replantations à répétition qui coûtent si cher aux familles qui n’ont déjà plus rien à perdre. » Robert Zougmoré / Directeur de l’AICCRA

De l'information sur le climat à l'action pour le climat

Si les impacts diffèrent d’une région à l’autre, la réponse commence partout par la même chose : une information climatique fiable, transmise à temps et adaptée à chaque parcelle. C’est cette conviction qui guide le travail de l’Alliance sur le continent, des applications numériques de prévision agroclimatique aux conseils diffusés par la voix dans les villages.

En Zambie, en préparation de la saison 2024/2025, l’Alliance a formé 103 agriculteur.rice.s relais à l’approche numérique E-PICSA, aux côtés de l’Université de Reading, de COMACO et du service météorologique national. L’objectif est clair : traduire une prévision saisonnière en décisions concrètes, quand semer, quelle variété choisir, quand attendre, puis diffuser ces connaissances d’agriculteur.rice à agriculteur.rice, jusqu’au dernier kilomètre, là où les résultats de la recherche devraient véritablement avoir un impact dans le champ de l’agriculteur.rice.

Au-delà des services climatiques, la réponse se construit par couches toujours plus fines. Aux semences résilientes s’ajoutent l’assurance indicielle et les Food System Labs, ces laboratoires vivants où producteur.rice.s, commerçant.e.s et autorités locales conçoivent ensemble des solutions à partir de la base, au plus près des réalités urbaines et rurales. Plus en amont encore, l’Alliance explore la collaboration entre l’humain et l’IA pour analyser les politiques agricoles et accélérer la sélection variétale, sans jamais retirer l’agriculteur.rice du centre de la prise de décision.

Cette architecture à plusieurs niveaux dessine une adaptation graduelle, où chaque région mobilise l’outil le mieux adapté à son risque : la variété tolérante en Zambie, l’assurance et les laboratoires vivants au Kenya, l’anticipation multirisque au Sahel. Il ne s’agit pas de trois réponses isolées, mais des niveaux d’une seule et même stratégie, de la semence plantée dans un champ à l’algorithme au service des politiques publiques.

La résilience se construit avant la crise

El Niño n'est pas un phénomène inconnu en Afrique. Mais l'histoire récente nous envoie un avertissement clair : le pire de la famine ne survient pas pendant le phénomène, il persiste bien après. Lorsque les pluies reviennent et que les caméras s’en vont, les greniers restent vides, car une récolte perdue ne peut être rattrapée qu’à la saison suivante. Au Zimbabwe, alors même que la sécheresse avait relâché son emprise, 57 % de la population rurale devait encore faire face à l’insécurité alimentaire entre janvier et mars 2025. Ce décalage est l’un des pièges les moins visibles de la crise : l’attention des médias s’estompe avant que la faim n’atteigne son paroxysme.

C’est pourquoi l’information seule ne suffit pas. L’agriculteur doit également disposer des moyens de mettre en pratique ce qu’il sait. Lorsqu’une prévision fiable s’accompagne d’un financement rapide, la donne change. La dernière saison a vu la plus grande mobilisation d’actions anticipatives jamais menée en Afrique australe, touchant plus de 1,2 million de personnes et débloquant 14 millions de dollars avant même que la sécheresse ne frappe, une somme versée pour prévenir la crise plutôt que pour y remédier, une logique qui coûte moins cher et protège davantage.

L’assurance indexée, les filets de sécurité et les mesures préventives constituent ainsi le maillon financier qui manquait à la chaîne : ils complètent les conseils climatiques en fournissant les moyens de les mettre en œuvre de manière durable. Relier les données à la prise de décision, puis la décision au financement, notamment par le biais de partenariats public-privé pour la mise en œuvre de modèles économiques, c’est là, concrètement, que se joue la capacité de l’Afrique à blinder sa chaîne alimentaire contre le prochain super El Niño. Aucun de ces leviers n’est suffisant à lui seul ; c’est leur combinaison, portée par les gouvernements, les chercheurs et les communautés, qui fera la différence. L’Alliance et ses partenaires y travaillent, du terrain au marché.