Research Articles Transformer la crise de l’alimentation animale en opportunité : comment les fourrages améliorés peuvent transformer les systèmes d’élevage en Afrique subsaharienne

Turning the feed crisis into an opportunity: How improved forages can transform livestock systems in sub-Saharan Africa

Le bétail est au cœur des moyens de subsistance ruraux en Afrique subsaharienne. Des systèmes pastoraux des zones arides aux exploitations mixtes agriculture-élevage dans les zones à fort potentiel, les bovins, ovins et caprins fournissent nourriture, revenus, traction, fumure et sécurité sociale à des millions de ménages. Pourtant, bien que la région abrite près d’un quart des ruminants mondiaux, elle produit moins de 3 % de la viande et du lait à l’échelle mondiale. Une raison se distingue nettement : une pénurie chronique d’aliments de qualité pour le bétail.

Une nouvelle analyse multi-pays montre que cette crise de l’alimentation animale n’est pas seulement une contrainte, mais aussi une opportunité économique et de développement majeure. Grâce à des investissements ciblés dans les fourrages améliorés et les systèmes semenciers, l’Afrique subsaharienne pourrait considérablement accroître la productivité de l’élevage, les revenus des producteur.rice.s et la résilience climatique au cours de la prochaine décennie.

L’ampleur du déficit en alimentation animale

Dans dix pays d’Afrique de l’Est, australe et de l’Ouest – Soudan du Sud, Soudan, Somalie, Malawi, Zambie, Zimbabwe, Mozambique, Mali, Sénégal et Nigeria – l’étude estime un déficit annuel en alimentation animale de plus de 82 millions de tonnes de matière sèche. Parmi ce total, plus de 19 millions de tonnes devraient provenir spécifiquement de fourrages cultivés afin de stabiliser et d’intensifier durablement les systèmes d’élevage.

Ce déficit n’est pas abstrait. Il se traduit directement par de faibles rendements laitiers, une croissance animale limitée, une forte mortalité pendant les saisons sèches et une dépendance accrue à des compléments alimentaires coûteux. Les coûts de l’alimentation peuvent dépasser 60 % des dépenses totales de production animale, excluant de nombreux petits producteur.rice.s des marchés et renforçant les cycles de pauvreté.

Le changement climatique aggrave la situation. Des sécheresses plus fréquentes, des précipitations irrégulières et la dégradation des terres réduisent la productivité des parcours, alors même que la demande en produits d’origine animale augmente rapidement sous l’effet de la croissance démographique et de l’urbanisation. Sans action, l’écart entre l’offre et la demande en produits d’élevage continuera de se creuser.

Pourquoi les fourrages améliorés comptent

Les fourrages tropicaux améliorés – des graminées et légumineuses à haut rendement telles que les hybrides d’Urochloa, Megathyrsus maximus, Lablab purpureus et Vigna unguiculata – offrent une solution éprouvée. Des décennies de recherche montrent que ces espèces peuvent :

  • Augmenter la production de lait et de viande
  • Réduire les pénuries saisonnières d’aliments pour le bétail
  • Améliorer l’efficacité du travail
  • Réduire les coûts d’alimentation
  • Améliorer la santé des sols et la séquestration du carbone
  • Réduire les émissions de gaz à effet de serre par unité de produit

En résumé, les fourrages améliorés constituent un pilier des systèmes d’élevage intelligents face au climat et durables.

Pourtant, leur adoption reste étonnamment limitée. Jusqu’à présent, l’expansion des fourrages a été principalement portée par des projets, localisée et difficile à maintenir. Le principal obstacle n’est pas la technologie, mais le système qui permet de la diffuser.

Ce qu’il faudrait pour combler le déficit

L’étude quantifie, pour la première fois à cette échelle, ce qu’il faudrait concrètement pour combler le déficit en fourrage :

  • Terres : environ 1,2 million d’hectares de fourrages cultivés dans les dix pays
  • Producteur.rice.s : mobilisation de plus de 1,1 million de petits producteur.rice.s
  • Semences : jusqu’à 100 000 tonnes métriques de semences fourragères sur un horizon de 10 ans

Ces chiffres sont importants, mais ils ne sont pas irréalistes lorsqu’ils sont répartis dans le temps et entre les régions. Une trajectoire d’adoption progressive, démarrant à 10 % et augmentant chaque année, correspond beaucoup mieux aux capacités institutionnelles et aux marchés actuels qu’un déploiement immédiat à grande échelle.

Pépinière de graminées fourragères Urochloa établie à la station de recherche de Sussundenga, Mozambique. Crédits : I. Nyagumbo / 2017.

Une opportunité de plusieurs milliards de dollars cachée à la vue de tous

Le constat le plus marquant est peut-être le potentiel économique du développement des fourrages.

Même selon des hypothèses prudentes, le marché des semences fourragères dans les dix pays est estimé entre 247 et 424 millions de dollars américains sur une période de dix ans. Parallèlement, la valeur de la production de fourrages cultivés pourrait atteindre entre 3,4 et 6,2 milliards de dollars américains, selon les niveaux d’adoption.

Ces chiffres sont importants pour deux raisons. D’une part, ils montrent que le développement des fourrages n’est pas seulement une intervention d’intérêt public, mais aussi une opportunité commerciale viable pour les entreprises semencières, les distributeur.rice.s d’intrants et les prestataires de services. D’autre part, ils mettent en évidence les effets multiplicateurs des fourrages sur les chaînes de valeur de l’élevage, l’emploi rural et les économies nationales.

Pourquoi les systèmes de semences fourragères sont le maillon manquant

Malgré une reconnaissance croissante, au niveau des politiques publiques, des pénuries d’aliments pour le bétail, la plupart des pays ne disposent toujours pas de systèmes solides de semences fourragères. Les marchés sont souvent informels, fragmentés et fortement dépendants des importations en provenance d’Amérique latine ou d’Asie. La qualité est inégale, les prix élevés et la disponibilité incertaine, en particulier pour les petits producteur.rice.s situés dans des zones reculées.
L’étude met en évidence plusieurs obstacles systémiques :

  • Faible capacité locale de production et de transformation des semences
  • Engagement limité du secteur privé
  • Réglementations semencières peu harmonisées
  • Services de vulgarisation insuffisamment dotés
  • Concurrence pour l’accès à la terre et insécurité foncière

Là où les systèmes semenciers sont plus développés, comme dans certaines régions d’Afrique australe, l’adoption est déjà plus avancée, démontrant ce qui est possible lorsque les conditions favorables sont réunies.

Les équipes de l’Alliance et de Tropical Seeds Co. observent un champ de Stylosanthes guianensis à Kasama, Zambie. Crédits : CIAT / 2022

L’ambition des politiques rencontre la réalité de la mise en œuvre

Dans l’ensemble des dix pays, les stratégies d’élevage mettent de plus en plus l’accent sur la productivité, la résilience et la sécurité alimentaire du bétail. De nombreux plans nationaux évoquent les banques de fourrage, l’amélioration des pâturages ou encore les fourrages tolérants à la sécheresse. Les cadres régionaux portés par la CEDEAO, la SADC, le COMESA et l’IGAD soutiennent également ces objectifs.

Cependant, l’écart entre l’ambition des politiques et les impacts sur le terrain reste important. Sans investissements coordonnés dans les systèmes semenciers, les services de vulgarisation et les incitations aux producteur.rice.s, le développement des fourrages risque de rester limité à des projets pilotes.

Des projets pilotes à la transformation : ce qui doit changer

Pour faire des fourrages améliorés un véritable moteur de transformation de l’élevage, l’étude appelle à une action intégrée sur plusieurs fronts :

1. Renforcer les systèmes semenciers locaux : investir dans la production nationale de semences fourragères, le contrôle qualité et la distribution afin de réduire la dépendance aux importations et les coûts. La Zambie apparaît comme un pôle prometteur de production de semences.

2. Intégrer les fourrages dans les politiques d’élevage et de climat : passer de références générales à des objectifs clairs, des budgets dédiés et des mécanismes de redevabilité pour le déploiement des fourrages.

3. Reconstituer les capacités de vulgarisation et de formation : les producteur.rice.s ont besoin d’un accompagnement pratique pour implanter, gérer et conserver les fourrages, et pas seulement d’un accès aux semences.

4. Mobiliser le secteur privé : le potentiel économique existe. Il faut des incitations, des mécanismes de partage des risques et une demande prévisible.

5. Lever les contraintes foncières et de genre : l’accès sécurisé à la terre et des approches inclusives sont essentiels pour une adoption durable, en particulier pour les femmes agricultrices.

6. Tirer parti des cadres commerciaux régionaux : l’harmonisation des réglementations semencières peut favoriser l’émergence de marchés régionaux et d’économies d’échelle.

Une base pour des systèmes alimentaires résilients

Les fourrages améliorés sont bien plus qu’une solution technique aux pénuries d’aliments pour le bétail. Ils constituent un investissement stratégique pour des systèmes alimentaires résilients, des écosystèmes plus sains et un développement rural inclusif.

En alignant la recherche, les politiques, les marchés et les réalités des producteur.rice.s, l’Afrique subsaharienne peut transformer son secteur de l’élevage, en faisant du déficit actuel en fourrage une opportunité de croissance pour demain.

Les preuves sont claires. L’opportunité est réelle. Ce qui reste, c’est un engagement collectif pour passer à l’échelle.

Remerciements: Ce travail a été réalisé dans le cadre des programmes scientifiques du CGIAR sur les aliments animaux et aquatiques durables (SAAF), Breeding for Tomorrow (B4T), Multifunctional Landscapes (MFL) et Sustainable Farming (SF). Nous remercions l’ensemble des bailleurs qui soutiennent notre travail à l’échelle mondiale à travers leurs contributions au système CGIAR. Les opinions exprimées dans ce document ne reflètent pas nécessairement celles de ces organisations. Le CGIAR est un partenariat mondial de recherche pour un avenir sans insécurité alimentaire. Ses travaux scientifiques sont menés par 15 centres de recherche en étroite collaboration avec des centaines de partenaires à travers le monde.