Research Articles Sous le marteau : comment les enchères révèlent l’intérêt des agriculteur.rice.s pour les semences saines
Alors que la filière du manioc est menacée par une maladie généralisée, des chercheur.e.s de l’Alliance de Bioversity International et du CIAT ont découvert que les agriculteur.rice.s du Laos et du Cambodge sont prêt.e.s à payer plus cher pour des semences saines et à haut rendement.
Par Alie Galeon et Andrew Wight
Le manioc est une culture riche en amidon essentielle au Laos, où il est connu sous le nom de « Man Ton ». En 2022, il a représenté 345 millions de dollars d’exportations, faisant de lui le principal produit agricole exporté du pays. Cependant, la mosaïque du manioc a eu un impact important sur les moyens de subsistance des producteur.rice.s depuis son apparition dans un champ au Cambodge en 2015. Depuis, la maladie s’est propagée à plus de 60 provinces dans au moins cinq pays de la région. Elle commence désormais à se répandre au Laos, où les agriculteur.rice.s pourraient perdre entre 30 à 50 % de leurs revenus ; on observe déjà des baisses de productivité à l’échelle nationale.
Dans un article publié en 2024 dans la revue internationale Food Security, des chercheur.e.s de l’Alliance de Bioversity International et du CIAT ont mené des enchères expérimentales auprès de centaines d’agriculteur.rice.s au Laos et au Cambodge, afin d’évaluer leur disposition à payer pour des semences présentant différentes caractéristiques.
Erik Delaquis, chercheur à l’Alliance de Bioversity International et au CIAT, et auteur principal de l’étude, explique que les participant.e.s ont été placé.e.s dans une situation réelle, où ils et elles devaient enchérir pour des semences en utilisant leur propre argent.
"Les résultats montrent que les agriculteurs sont prêts à payer une prime significative pour des semences de manioc de qualité et ces données sont essentielles pour prouver la faisabilité des entreprises de semences propres en tant qu'élément d'une solution durable pour la maladie de la mosaïque du manioc et d'autres maladies", dit-il, "Alors que le contrôle des virus des cultures est très difficile, les innovations dans le système de semences sont un élément essentiel car en Asie, la maladie se propage principalement par le biais de matériel de plantation infecté."
Erik Delaquis
Scientist
Les ventes aux enchères comme outil de recherche
Delaquis explique que cette étude va à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle les agriculteur.rice.s ne souhaitent pas payer pour des semences, le manioc étant une culture clonée par voie végétative.
« Cette étude par enchères est importante, car elle montre que dans toute la RDP Lao et au Cambodge, les producteur.rice.s sont en réalité prêt.e.s à payer 30 à 100 % de plus pour des variétés moins sensibles aux maladies et pour des semences testées », souligne-t-il. « Cela prouve l’existence d’une véritable demande du marché, capable de soutenir des modèles économiques de multiplication de semences saines, ce qui permet de diffuser plus rapidement et à plus grande échelle de meilleures variétés auprès des producteur.rice.s. »
Selon Delaquis, les préférences des agriculteur.rice.s sont traditionnellement évaluées à travers des classements ou des questionnaires, mais ces méthodes produisent souvent des résultats peu réalistes, car elles ne sont pas associées à des conséquences concrètes dans la vie réelle et ne reflètent donc pas le comportement réel des utilisateur.rice.s.
L'un des outils de la boîte à outils du CGIAR pour travailler sur les systèmes de semences de racines, tubercules et bananes est les enchères expérimentales.
« Une alternative consiste à offrir aux agriculteur.rice.s la possibilité d’acheter réellement les produits dont nous parlons, en partant du principe que les actes valent mieux que les paroles », explique-t-il. « En utilisant une enchère compétitive avec leur propre argent, nous pouvons être plus sûr.e.s qu’ils nous montrent réellement leurs préférences. Quand il s’agit d’encourager l’adoption de nouvelles variétés par les producteur.rice.s, la participation est la clé. »
L'avenir
Les auteur.e.s de l’étude ont constaté que les résultats démontrent une forte disposition des ménages à entrer sur le marché des tiges à différents niveaux de prix. Cependant, il reste nécessaire de développer des approches complémentaires pour affiner la découverte des prix selon les contextes, identifier les quantités globales demandées à chaque niveau de prix, et concevoir des mécanismes adaptés pour acheminer ces semences jusqu’aux producteur.rice.s.
Les chercheur.e.s recommandent également que les responsables politiques et les programmes sociaux, qui souhaitent garantir que les groupes marginalisés bénéficient de l’augmentation actuelle de la production de manioc, s’attachent à identifier les obstacles liés à la qualité et à l’accessibilité des tiges.
Delaquis précise que le programme de sélection de l’Alliance travaille avec des programmes régionaux pour la mise au point de variétés résistantes à la mosaïque du manioc, ainsi que pour l’introduction de cette résistance dans des variétés élites et à haut rendement en Asie.
« Nous travaillons également sur une autre maladie véhiculée par les semences, appelée maladie du balai de sorcière du manioc (Cassava Witches Broom – CWBD), et nous anticipons l’arrivée éventuelle d’autres maladies venues d’autres régions du monde, comme la maladie des stries brunes du manioc ou la maladie de la peau de grenouille du manioc », ajoute-t-il. « Une fois les variétés résistantes disponibles, c’est au système semencier de les mettre entre les mains des producteur.rice.s. L’Alliance est très engagée dans le développement de technologies et de modèles de systèmes semenciers pour faciliter cette diffusion de manière plus efficace face aux défis à venir. »
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Ce travail a été réalisé en collaboration avec Wageningen University & Research, NAFRI au Laos, et CARDI au Cambodge.