Blog Agriculture et Climat : Le Sénégal change de cap avec la validation politique du Plan d’Investissement pour une Agriculture Intelligente face au Climat
Au Sénégal, l’avenir de l’agriculture ne dépend plus uniquement des caprices du climat : il se concrétise désormais dans un document de 180 pages — le Plan d’Investissement pour une Agriculture Intelligente face au Climat (PIAIC). Élaboré par le Ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté Alimentaire et de l’Élevage (MASAE), en collaboration avec l’Alliance de Bioversity International et du CIAT dans le cadre du projet AICCRA, ce plan a été validé politiquement à Diamniadio. Face à l’urgence climatique, aux ambitions de souveraineté alimentaire et à la quête de financements verts, les acteur.rice.s réuni.e.s le 27 mars 2025 ont salué cette avancée comme une étape « historique ».
Climat et sécurité alimentaire : saisir l’urgence
Pour les agriculteur.rice.s de Podor ou de Thiès, la crise climatique est une réalité concrète : des inondations « sans précédent » dans l’Est en novembre 2024, des sécheresses récurrentes dans le Bassin arachidier, et l’érosion côtière qui menace les terres horticoles des Niayes — autant de chocs qui affectent 20 % du PIB national et près de la moitié de la population sénégalaise dépendante de l’agriculture. Les profils pays du PNUE prévoient une baisse de 30 % des rendements céréaliers en l’absence d’action, tandis que des études publiées dans Weather & Climate Services alertent sur la variabilité croissante des précipitations et des températures. L’inondation récente de 16 000 hectares de terres maraîchères à Podor illustre l’ampleur de la menace.
Dans ce contexte, le PIAIC est loin d’être un plan de plus : il propose un cadre structuré d’investissement pour adapter, transformer et « verdir » un secteur majoritairement dépendant de la pluie, donc particulièrement vulnérable. En alignant les objectifs climatiques avec les politiques de souveraineté alimentaire, le Sénégal s’inscrit dans la continuité de son Plan National d’Adaptation de l’Agriculture, lancé en avril 2025. L’objectif : passer de la gestion de crise à l’anticipation stratégique, en transformant chaque investissement en levier de résilience.
Un processus intensif et inclusif de participation
Le 27 mars, la Sphère ministérielle Ousmane Tanor Dieng a réuni un échantillon représentatif du secteur agricole sénégalais : directions techniques du MASAE, ministères des Finances, de l’Environnement et de la Pêche, instituts de recherche (ISRA, INP), organisations paysannes, ainsi que partenaires du développement. Après trois années de travail, une validation technique en octobre 2024 et un pré-lancement lors de la COP29 à Bakou, le processus a été jalonné par des ateliers régionaux, des analyses coûts-bénéfices et des consultations communautaires menées sous l’égide de la plateforme CCASA.
« Le MASAE s’approprie pleinement ce document », a déclaré le Ministre et Secrétaire général Alpha Ba, saluant la « clarté et la précision budgétaire » du plan. Il s’est engagé à « mobiliser les ressources nécessaires pour une mise en œuvre coordonnée sur l’ensemble du territoire ».
La science a également occupé une place centrale : scénarios climatiques issus de l’ISRA, données économiques de la DAPSA, et modèles d’impact développés par l’Alliance à travers le projet AICCRA. « C’est une étape majeure », a affirmé Dr Issa Ouedraogo, Représentant pays de l’Alliance, saluant « l’engagement constant » des équipes nationales. Les acteur.rice.s ont enrichi le plan en proposant des actions sur l’assurance agricole, les services numériques de conseil climatique, ainsi que la valorisation des chaînes de valeur pastorales.
Une leçon clé a émergé : sans coordination intersectorielle, il est impossible d’aligner l’irrigation, l’élevage, la pêche et la foresterie autour d’un objectif commun. La gouvernance du PIAIC prévoit un comité interministériel et un secrétariat technique logé au MASAE, avec un tableau de bord public mis à jour tous les six mois.
Du plan à l'action : Priorités d'investissement
Le plan s’articule autour de trois piliers et de sept programmes prioritaires, pour un budget estimé à 820 millions de dollars USD sur dix ans. Le premier pilier concerne la gestion durable des ressources naturelles : restauration de 400 000 hectares de terres dégradées, irrigation solaire pour 45 000 hectares, et diffusion de variétés végétales tolérantes à la sécheresse et à la salinité. Le deuxième axe porte sur l’intensification agro-sylvo-pastorale : amélioration génétique des races locales, promotion de cultures fourragères résilientes au climat, et déploiement d’équipements de stockage à faible émission de carbone. Enfin, le troisième pilier touche à la gouvernance et aux services climatiques : formation de 1 000 conseiller.ère.s PICSA, envoi de bulletins météorologiques par SMS au niveau villageois, et renforcement des observatoires côtiers pour les pêches.
"Le projet AICCRA a accompagné l’élaboration du PIAIC en facilitant la coordination entre les acteur.rice.s et en intégrant des technologies intelligentes face au climat", a rappelé la Dr Nadine Warou, coordinatrice pays d’AICCRA. L’objectif est clair : chaque dollar investi doit permettre d’accroître la productivité (avec une cible de +25 % pour le riz irrigué), de réduire les émissions (-15 % d’ici à 2035) et de stabiliser les revenus des exploitant.e.s.
Le plan est également aligné avec la Stratégie nationale de souveraineté alimentaire à l’horizon 2050 et le programme d’urgence alimentaire FSRP de 230 millions USD lancé en 2025. En ciblant les chaînes de valeur du riz, de l’oignon, du mil et du bétail, Dakar espère réduire la facture des importations et créer 150 000 emplois ruraux, dont 40 % destinés aux femmes et 30 % aux jeunes.
Financement climatique et gouvernance inclusive : quelles prochaines étapes ?
Avec sa validation politique désormais acquise, le PIAIC entre dans une phase stratégique : finalisation du document, présentation aux bailleurs multilatéraux (FVC, FEM, Fonds d’adaptation) et mobilisation du secteur privé à travers des incitations fiscales vertes. Les besoins financiers sont importants : 54 % du budget sont attendus de sources concessionnelles, 24 % de contributions du secteur privé, et 22 % du Trésor sénégalais. Le MASAE mise sur des réussites récentes comme Hello Tractor ou les pôles agro-industriels pour rassurer les investisseur.euse.s.
Le suivi-évaluation est au cœur du dispositif : un tableau de bord permettra de suivre les impacts (rendements, émissions, autonomisation des producteur.rice.s), complété par des audits indépendants. Des comités régionaux incluront des représentant.e.s des femmes, des jeunes et des autorités traditionnelles, afin de ne laisser personne de côté, en particulier dans les zones vulnérables.
Parallèlement, le Sénégal renforce sa diplomatie climatique. En octobre 2025, le pays prévoit de présenter le PIAIC comme modèle lors du Sommet africain sur l’Agriculture Intelligente face au Climat. « La prochaine étape consiste à mûrir les activités prioritaires et à les amener à l’étape de mise en œuvre », a souligné le Dr Issa Ouedraogo. Si les financements suivent, le pari est double : protéger les ménages ruraux contre les chocs climatiques, et démontrer que l’agriculture à faibles émissions peut être un moteur de croissance et de souveraineté alimentaire.