Research Articles Sous la surface : des recherches identifient 20 700 hectares propices à la production agricole au Sénégal
Au Sénégal, l’eau de la saison des pluies ne disparaît pas complètement — elle s’infiltre dans les sols argilo-sableux des bas-fonds de Sédhiou et Tambacounda, créant un réservoir caché encore largement inexploité. Dans le cadre du projet AVENIR, des chercheur.euse.s de l’Alliance Bioversity International & CIAT — sous la direction du Dr Issa Ouédraogo, avec Wilson Nguru, Wuletawu Abera, Christine Chege, Babacar Kane, Katiana Bougouma et Caroline Mwongera — ont analysé neuf années d’images Landsat, croisées avec des données pédologiques et agricoles. Leur travail a permis d’identifier 20 700 hectares particulièrement adaptés à la culture résiduelle sur eau de crue (Flood Residual Water Cultivation - FRWC), une approche peu coûteuse et économe en ressources, qui permet de prolonger la saison culturale, d’augmenter les revenus ruraux et de renforcer la résilience face au climat.
L'humidité cachée capable de nourrir les familles
À la fin de la saison des pluies, les sols des bas-fonds peuvent sembler secs en surface, mais en profondeur, les argiles fines retiennent l’humidité pendant plusieurs semaines. L’étude menée dans le cadre du projet AVENIR révèle que, sur 20 700 hectares, cette humidité naturelle est suffisante pour soutenir la culture de plantes à cycle court comme le riz précoce, le mil, le niébé ou la patate douce. Les semis débutent à la mi-octobre, et les récoltes ont lieu en février — soit en pleine période de soudure, lorsque les stocks de céréales sont faibles et les prix élevés. Les simulations économiques estiment que la culture résiduelle sur eau de crue peut générer un revenu net de près de 320 000 FCFA par hectare de riz, soit plus du double des gains réalisés avec l’arachide en saison des pluies, et cela sans coût de carburant ni de pompage.
Sur le plan social, cette pratique est transformatrice. Les femmes représentent plus de 60 % de la main-d’œuvre dans les zones de bas-fonds. La culture résiduelle sur eau de crue (FRWC) réduit la corvée de collecte d’eau et génère un revenu direct que beaucoup réinvestissent dans l’alimentation, les soins de santé et l’éducation des filles. Sur le plan nutritionnel, l’association du niébé riche en fer et de la patate douce à chair orange riche en vitamine A permet de couvrir plus de la moitié des besoins quotidiens en micronutriments des enfants. La FRWC agit aussi comme une assurance climatique : même lors de saisons irrégulières, l’humidité stockée dans le sol permet de stabiliser les rendements et de limiter les pertes d’engrais.
En valorisant une ressource naturelle jusqu’ici négligée, les communautés peuvent transformer un processus latent en véritable opportunité durable. La mise à l’échelle de cette pratique pourrait contribuer à réduire le déficit céréalier national, à diminuer la dépendance aux importations et à renforcer la stabilité financière à long terme des petit.e.s exploitant.e.s et des ménages ruraux.
Mettre les données satellitaires entre les mains des agriculteur.rice.s
Cartographier les zones humides à pied aurait pris des années. Le projet AVENIR s’est donc appuyé sur les satellites Landsat 8 et 9, qui survolent le Sénégal tous les 16 jours. Grâce à l’indice NDWI — capable de distinguer l’eau de la végétation par des contrastes spectraux nets — l’équipe a comparé des images prises au pic des pluies (août-septembre) à celles du début de la saison sèche (novembre-décembre). Chaque pixel a reçu une note de 0 à 9 ; les scores les plus élevés indiquaient les zones inondées de manière répétée entre 2013 et 2021.
Les chercheur.e.s ont ensuite superposé ces cartes de fréquence d’inondation aux données nationales sur la capacité de rétention en eau des sols, ainsi qu’aux besoins en eau des cultures selon les tableaux de la FAO. L’ensemble du jeu de données permet de déterminer avec précision combien de temps l’humidité stockée dans un pixel donné peut suffire à maintenir en vie une culture à cycle court.
Les terrains inadaptés — zones salinisées, aires protégées, pentes abruptes — ont été retirés pour rendre les recommandations réalistes. Les agriculteur.rice.s locaux.ales ont contribué à la validation sur le terrain en installant des tensiomètres, et les mesures ont confirmé que les fenêtres d’humidité prévues étaient précises à cinq jours près.
Le résultat est un atlas de poche, consultable même sur les téléphones les plus simples, qui repère les poches d’humidité et indique les cultures les plus adaptées à y semer.
Deux universités sénégalaises enseignent déjà cette méthode en open source dans leurs programmes d’agrogéomatique, tandis qu’une start-up de Dakar envoie des alertes SMS “Décrue-Info” juste avant l’ouverture des fenêtres de semis. Pour les organisations paysannes et les agents de vulgarisation, cet outil réduit l’incertitude, renforce les demandes de crédit et permet aux villages d’organiser une véritable seconde saison culturale. En traduisant les images satellites en conseils concrets du quotidien, AVENIR met la technologie de pointe au service des petit.e.s exploitant.e.s. Un capteur en orbite à 700 kilomètres au-dessus de leurs têtes guide désormais la houe, prouvant que la science avancée peut produire des bénéfices immédiats, concrets et adaptés aux langues et contextes locaux.
Une saison bonus qui change tout
En exploitant seulement la moitié des terres cartographiées — soit environ 10 000 hectares — il serait possible de produire 10 000 tonnes supplémentaires de riz et d’injecter plus de 6,6 milliards de FCFA par an dans les économies locales. Cette production arrive au moment où elle est la plus nécessaire : pendant la période de soudure, lorsque les denrées se font rares et que les prix sont élevés — doublant presque les marges des ménages, sans nécessiter d’investissements lourds. Cultiver à proximité du domicile permet également de réduire les coûts de carburant et l’usure des équipements.
Les parcelles de culture résiduelle sur eau de crue remplissent également une fonction écologique : elles agissent comme des éponges naturelles, réduisant l’érosion, rechargeant les nappes phréatiques et atténuant les effets des sécheresses saisonnières. Les revenus supplémentaires permettent aux ménages d’améliorer leur alimentation, d’adhérer à des mutuelles de santé et d’envoyer leurs enfants — en particulier les filles — à l’école. Les coopératives agricoles estiment qu’une adoption même modérée pourrait générer 3 000 emplois saisonniers, contribuant ainsi à freiner l’exode rural des jeunes vers les centres urbains.
Sur le plan nutritionnel, la combinaison de riz à cycle court, de niébé biofortifié et de légumes-feuilles apporte protéines, énergie et micronutriments essentiels. De nouvelles variétés de riz tolérant jusqu’à 5,5 dS/m de salinité rendent la FRWC possible même dans les bassins sujets à la salinisation.
En supprimant le besoin de pompes motorisées, cette approche permet aussi de réduire de manière significative les émissions de gaz à effet de serre : chaque hectare de culture résiduelle sur eau de crue permet d’économiser jusqu’à 0,4 tonne de CO₂ équivalent par saison.
En somme, la FRWC forme un cercle vertueux : plus de nourriture, plus de revenus, un impact environnemental réduit et une meilleure résilience face au climat. Elle démontre qu’un simple changement d’usage des terres, guidé par des données précises et des dispositifs d’accompagnement adaptés, peut entraîner une transformation durable pour des milliers de familles sénégalaises.
Du diagnostic à l'action collective
Transformer des cartes en cultures nécessite une stratégie coordonnée entre l’État, les collectivités locales, les organisations paysannes et le secteur privé. La première étape consiste à intégrer officiellement la culture résiduelle sur eau de crue (FRWC) dans les politiques agricoles et climatiques, afin de garantir un accès aux financements et à l’appui technique. Parallèlement, environ 200 écoles paysannes pourraient former 10 000 agriculteur.rice.s, principalement des femmes, aux techniques de semis précoce, de paillage et de gestion de l’humidité.
La recherche participative devrait accompagner chaque saison : systèmes locaux de semences, essais sur des variétés précoces ou tolérantes au sel, utilisation de compost, et intégration culture-élevage permettent d’augmenter la productivité tout en réduisant les risques. Sur le terrain, de petites infrastructures peu coûteuses — diguettes, haies vives, tranchées, greniers à eau — prolongent la disponibilité en humidité et protègent les sols.
Une plateforme numérique relie les producteur.rice.s aux acheteur.euse.s, affiche les volumes en temps réel et coordonne la logistique, réduisant ainsi les pertes post-récolte d’environ 20 %.
Pour sécuriser les revenus, une assurance indexée sur la météo indemnise rapidement les ménages lorsque les saisons prennent fin prématurément ou que les semis sont détruits par les inondations. Des capteurs d’humidité à bas coût permettent d’affiner les pratiques, tandis que les radios communautaires diffusent des conseils agronomiques simples dans les langues nationales. Enfin, la réduction de l’usage de carburant ouvre la voie à des mécanismes de crédits carbone, renforçant encore la viabilité financière de l’approche.
Si elle est étendue aux plaines inondables du fleuve Sénégal, cette approche pourrait libérer 50 000 hectares et créer environ 7 500 emplois verts. Avec une coordination forte, des politiques inclusives et des technologies intelligentes, la culture résiduelle sur eau de crue peut devenir un pilier de la sécurité alimentaire et de la prospérité partagée au Sénégal.