Research Articles L’élevage bovin peut-il contribuer à la réalisation des ODD ? Repenser l’élevage à travers une approche systémique

L’élevage bovin se trouve au cœur de l’un des débats les plus complexes en matière de durabilité aujourd’hui. D’un côté, l’élevage soutient les moyens de subsistance de plus d’un milliard de personnes, contribue de manière significative aux économies rurales et fournit des aliments riches en nutriments essentiels à la santé humaine. De l’autre, la production bovine est souvent associée à la déforestation, à la pollution de l’eau, à la perte de biodiversité et aux émissions de gaz à effet de serre.

Alors, quelle est la place du secteur bovin dans le cadre de l’Agenda 2030 des Nations Unies et de ses 17 Objectifs de développement durable (ODD) ? L’élevage bovin fait-il partie du problème ou de la solution ?

Comme le montre une récente revue mondiale sur l’élevage bovin et les ODD, la réponse est : les deux. Le défi ne réside pas dans le fait de savoir si l’élevage bovin doit exister, mais dans la manière dont il est géré et dont ses arbitrages sont encadrés.

Le double rôle du bétail dans le développement durable

L’élevage bovin contribue fortement à plusieurs ODD liés aux populations et à la prospérité, notamment :

  • ODD 1 (Pas de pauvreté), en générant des revenus et des actifs pour les ménages ruraux
  • ODD 2 (Faim zéro), en produisant de la viande et du lait riches en protéines et en micronutriments
  • ODD 8 (Travail décent et croissance économique), en créant des emplois tout au long des chaînes de valeur

Dans de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire, le bétail est bien plus qu’une source de nourriture. Il fonctionne comme une forme d’épargne, une force de traction, une source d’engrais et un filet de sécurité social. Les revenus issus de l’élevage peuvent améliorer l’accès à l’éducation et aux soins de santé, contribuant ainsi positivement aux ODD 3 (Bonne santé et bien-être) et 4 (Éducation de qualité).

Cependant, ces bénéfices s’accompagnent souvent de coûts supportés ailleurs.

Quand le progrès crée des compromis

Les mêmes systèmes d’élevage bovin qui favorisent la réduction de la pauvreté et la sécurité alimentaire compromettent souvent les objectifs environnementaux. L’expansion des terres de pâturage constitue un moteur majeur de la déforestation, en particulier dans les régions tropicales. Le fumier et les produits agrochimiques polluent les rivières et les eaux souterraines. Les émissions de méthane contribuent de manière significative au changement climatique.

En conséquence, les progrès réalisés au titre des ODD 1, 2 et 8 entrent souvent en conflit avec :

  • ODD 6 (Eau propre et assainissement)
  • ODD 12 (Consommation et production responsables)
  • ODD 13 (Lutte contre les changements climatiques)
  • ODD 15 (Vie terrestre)

D’un point de vue systémique, il ne s’agit pas de problèmes isolés. Ils traduisent une sous-optimisation : maximiser les résultats économiques à court terme tout en externalisant les coûts environnementaux et sociaux. Le résultat est une trajectoire de développement qui peut sembler performante sur un plan, mais qui affaiblit la durabilité globale du système.

L'importance de la pensée systémique

Les ODD ont été conçus comme un agenda intégré, et non comme une simple liste à cocher. La théorie des systèmes permet de comprendre pourquoi les progrès réalisés dans un objectif peuvent soit renforcer, soit compromettre les avancées dans d’autres.

Dans les systèmes d’élevage bovin, trois ODD se distinguent comme des « multiplicateurs » :

  • ODD 1 (Pas de pauvreté)
  • ODD 2 (Faim zéro)
  • ODD 8 (Travail décent et croissance économique)

Ces objectifs ont tendance à générer à la fois des synergies et des arbitrages au sein du système. Lorsqu’ils sont poursuivis sans garde-fous, ils amplifient la dégradation environnementale. Lorsqu’ils sont alignés sur des principes de durabilité, ils peuvent au contraire accélérer des changements positifs.

La question centrale devient alors : comment repenser les systèmes d’élevage bovin pour que les gains économiques ne se fassent plus au détriment de la planète ?

Synergies et arbitrages fondés sur des données probantes entre les ODD dans le secteur de l’élevage bovin. Cette figure synthétise les synergies (lignes vertes) et les arbitrages (lignes rouges) entre les ODD, tels qu’identifiés dans les études analysées pour le secteur bovin.

Intensification durable : Une voie à suivre

L’intensification durable offre une voie prometteuse. Plutôt que d’étendre la production sur de nouvelles terres, elle vise à accroître la productivité tout en améliorant les performances environnementales et les résultats sociaux.

Dans différents contextes, trois pratiques se distinguent par leur capacité à rééquilibrer les interactions entre les ODD :

1. Traiter les eaux usées comme une ressource
Les eaux usées non traitées issues de l’élevage bovin constituent une source majeure de pollution de l’eau et de risques sanitaires. Cependant, lorsqu’elles sont correctement gérées, elles deviennent une opportunité.

Des technologies telles que les zones humides artificielles, les systèmes de filtration et les procédés de récupération des nutriments peuvent :

  • Réduire la contamination des rivières et des eaux souterraines (ODD 6)
  • Diminuer les risques de maladies pour les communautés (ODD 3)
  • Permettre une utilisation circulaire de l’eau et des nutriments (ODD 12)

Dans certains cas, les eaux usées traitées peuvent même contribuer à la production d’énergie ou d’engrais, créant ainsi de nouvelles sources de revenus. Les principaux obstacles restent les coûts initiaux élevés et l’accès limité aux technologies, en particulier pour les petit.e.s producteur.rice.s.

2. Transformer le fumier en énergie renouvelable
Le fumier bovin constitue l’une des plus importantes ressources d’énergie renouvelable encore sous-exploitées en agriculture. Grâce à la digestion anaérobie, il peut être converti en biogaz pour la production d’électricité, de chaleur ou pour la cuisson.

Les bénéfices sont multiples :

  • Atténuation du changement climatique grâce à la capture du méthane (ODD 13)
  • Production d’énergie propre (ODD 7)
  • Diversification des revenus et création d’emplois (ODD 1 et 8)
  • Réduction des déchets et de la pollution (ODD 12)

Dans les régions disposant de politiques et d’infrastructures favorables, les unités de biogaz ont démontré leur viabilité économique. Toutefois, leur mise à l’échelle reste difficile dans les contextes où les capitaux, les compétences techniques ou des marchés énergétiques stables font défaut.

3. Systèmes sylvopastoraux : intégrer arbres et élevage
L’option la plus transformative est sans doute l’adoption de systèmes sylvopastoraux, qui consistent à intégrer arbres, fourrages et élevage sur une même parcelle.

Ces systèmes peuvent :

  • Augmenter les revenus agricoles grâce à la production de bois et de fruits (ODD 1 et 8)
  • Améliorer le bien-être animal et la productivité (ODD 2)
  • Séquestrer du carbone et réduire les émissions (ODD 13)
  • Restaurer la biodiversité et la santé des sols (ODD 15)

Dans les régions tropicales, les systèmes sylvopastoraux ont démontré leur capacité à transformer des paysages d’élevage, autrefois associés à la déforestation, en puits de carbone. Cependant, leur adoption reste freinée par des horizons d’investissement longs, des enjeux fonciers et un accès limité à l’appui technique.

Cette figure synthétise trois pratiques identifiées comme ayant le plus fort potentiel pour atténuer les arbitrages (traitement des eaux, production de bioénergie et systèmes sylvopastoraux), contribuant à concilier les compromis entre les ODD axés sur la productivité (1, 2, 8) et les ODD environnementaux (6, 12, 13, 15). Chaque pratique contribue à renforcer les synergies tout en réduisant les pressions sur l’eau, les sols et le climat. Source : élaboration propre.

Pourquoi la politique et la gouvernance sont cruciales

La technologie seule ne suffit pas. Dans les trois pratiques, la réussite dépend des institutions, des incitations et de la coordination.

Les priorités politiques clés incluent :

  • Réorienter les subventions vers des résultats durables à long terme
  • Élargir l’accès au crédit et aux mécanismes de partage des risques
  • Renforcer les services de vulgarisation et les organisations de producteur.rice.s
  • Intégrer l’élevage, le climat et l’aménagement du territoire

Il est essentiel d’adapter les solutions aux contextes locaux. Ce qui fonctionne dans les zones forestières d’Amérique latine peut différer de ce qui est réalisable en Asie du Sud ou en Afrique subsaharienne.

Des compromis à la transformation

Les données sont claires : l’élevage bovin n’est pas condamné à une relation perdant-perdant avec les ODD. Lorsque les flux d’eau, d’énergie et de biomasse sont repensés, de nouvelles boucles de rétroaction émergent, rendant les impacts environnementaux visibles, valorisant les comportements durables et alignant les incitations économiques sur la résilience à long terme.

Le véritable défi est davantage politique que technique. Passer de projets pilotes isolés à un changement systémique nécessite une action coordonnée entre les gouvernements, les producteur.rice.s, les chercheur.e.s et les consommateur.rice.s.

Si cela est bien fait, le secteur de l’élevage bovin peut évoluer d’une source majeure d’arbitrages entre ODD vers un moteur puissant de développement intégré, inclusif et résilient.

L’avenir de l’élevage bovin durable ne consiste pas à choisir entre les populations et la planète, mais à concevoir enfin des systèmes qui fonctionnent pour les deux.


Remerciements : Ce travail a été réalisé dans le cadre de l'initiative du CGIAR Livestock & Climate (L&C) et du programme scientifique du CGIAR sur les aliments durables d'origine animale et aquatique (SAAF). Nous remercions tous les donateurs qui soutiennent globalement notre travail par leurs contributions au système du CGIAR. Les opinions exprimées dans ce document ne doivent pas être considérées comme les opinions officielles de ces organisations.