From the Field Prévisions à travers les frontières : comment les données climatiques guident les éleveur.euse.s

Forecasts across the frontier: How climate data is guiding pastoralists

À Moyale, à la frontière entre l’Éthiopie et le Kenya, des prévisions climatiques localisées aident les éleveur.euse.s à prendre des décisions en temps opportun concernant le bétail, l’eau et les cultures, face à la sécheresse et à l’irrégularité des pluies.

À Moyale, ville frontalière entre l’Éthiopie et le Kenya, cette traduction des prévisions en décisions concrètes a pris un caractère d’urgence. Les prévisions pour la saison mars–mai (MAM) 2026 annonçaient des pluies normales à inférieures à la normale sur la majeure partie du cluster Moyale-Borana, avec des conditions plus humides que la normale uniquement dans certaines zones du nord-ouest, comme Teltele et le sud de l’Omo. Sur le papier, l’expression « normales à inférieures à la normale » paraît technique. À Moyale, elle a été ressentie avec gravité. Les éleveur.euse.s et les agriculteur.rice.s, déjà confronté.e.s à la fragilité des troupeaux et à de petites parcelles agricoles, ont dû faire face au poids d’une nouvelle saison incertaine. Les pâturages étaient rares, les points d’eau sous pression, et les familles contraintes de prendre des décisions difficiles concernant les déplacements du bétail ou le report des semis.

La région sort à peine de sécheresses successives entre 2020 et 2023, d’inondations destructrices en 2023 et d’une saison des pluies d’octobre à décembre (OND) 2025 défaillante, avec moins de 30 % des précipitations attendues dans certaines zones. Les points d’eau se sont asséchés, les forages sont surexploités, les pâturages se sont réduits à la poussière, et les périodes de récupération entre les chocs se raccourcissent. Les prévisions signalent donc un risque accru de pression sur des systèmes d’eau et de pâturage déjà fragiles, soulignant la nécessité urgente d’une préparation avant que les conditions ne se détériorent davantage.

Les forums sous-régionaux sur les perspectives climatiques (Sub-COF5), organisés par le Centre de prévision et d’applications climatiques de l’IGAD en collaboration avec l’Alliance de Bioversity International et du CIAT et d’autres partenaires, visent précisément à combler un écart critique : celui entre les prévisions climatiques régionales et les décisions concrètes prises sur le terrain dans les zones pastorales.

Les sous-COF5 sont des plateformes localisées qui traduisent et réduisent l'échelle des informations climatiques régionales en conseils exploitables, centrés sur l'utilisateur et adaptés à des moyens de subsistance spécifiques et à des géographies locales. En pratique, cela signifie qu'il faut prendre les cartes de probabilité produites au niveau régional et les convertir en conseils sectoriels pour la mobilité du bétail, la gestion de l'eau, les décisions de culture et la prévention des conflits dans les lieux mêmes où les chocs climatiques se font sentir en premier lieu.

 

 

"Nous réduisons l'échelle des informations climatiques adaptées au niveau local", a déclaré Titike K. Bahaga, climatologue à l'ICPAC, lors du 5e forum sous-régional sur les perspectives climatiques à Moyale, une ville frontalière souvent décrite, à moitié en plaisantant, à moitié en vérité, comme un "no man's land", car ce qui se passe d'un côté de la frontière entre l'Éthiopie et le Kenya y reste rarement.

Les informations sur le climat et les perspectives climatiques sont très utiles pour les pays en développement et les pays en transition.

 

Les scientifiques, les responsables de l'élevage, les anciens Borana, les journalistes, les fonctionnaires du comté et les responsables des catastrophes s'étaient réunis pour le 5e SubCOF non pas pour débattre de la question de savoir si le climat change, mais pour faire face à ce que ce changement signifie déjà pour l'herbe, l'eau, le bétail et les contrats sociaux fragiles qui lient la vie pastorale à travers le groupe Marsabit - Borana.

Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 3
Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 1

L'Alliance en action : La science répond aux besoins de la communauté

Dans le cadre de son programme CGIAR Climate Action Science Program, l’Alliance de Bioversity International et du CIAT joue un rôle important dans l’appui aux Sub-COF, en contribuant à traduire les prévisions climatiques régionales en conseils localisés, accessibles et adaptés aux communautés pastorales et agro-pastorales, tout en coordonnant des engagements multi-acteurs à travers les secteurs et les frontières. Lors du 5e Sub-COF à Moyale, Sintayehu Workeneh a présenté le système éthiopien centré sur les utilisateur.rice.s pour le suivi et la prévision des ressources en eau et des pâturages, conçu pour renforcer la prise de décision des éleveur.euse.s. Sa présentation a mis en avant l’intégration des systèmes de suivi et de prévision de l’eau et des pâturages pour co-produire des services d’alerte précoce et d’actions anticipées, contribuant ainsi aux dispositifs d’anticipation et de gestion des risques. L’Alliance joue également un rôle clé dans la diffusion des prévisions, permettant aux communautés et aux institutions de prendre des décisions éclairées avant que les crises ne s’aggravent.

Dans les systèmes pastoraux, où la mobilité, l’accès à des ressources naturelles limitées et la santé des écosystèmes conditionnent la survie, cette intégration est transformative. Le suivi quasi en temps réel des points d’eau, les alertes précoces et les perspectives prédictives sont diffusés via des centres d’information communautaires, des messages SMS, des émissions radio et des canaux de communication traditionnels. En croisant les prévisions de précipitations avec les données sur les pâturages et les ressources en eau, ce système aide les communautés à décider où, quand et comment déplacer le bétail, organiser les parcours de pâturage et prévenir les conflits liés aux ressources.

L’Alliance soutient également la diffusion des prévisions au-delà des ateliers, en veillant à ce que les conseils atteignent les administrations locales, les agents de vulgarisation, les journalistes et, en fin de compte, les ménages pastoraux eux-mêmes. Des prévisions qui restent dans les salles de conférence ne peuvent pas protéger les moyens de subsistance. Des prévisions traduites en actions, oui.

Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 4
Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 2

Ce que des saisons inférieures à la normale signifient pour les communautés frontalières

Les perspectives de précipitations normales à inférieures à la normale pour la saison MAM ont des implications importantes pour plusieurs secteurs dans le cluster Marsabit-Borana.

La production agricole pourrait être affectée par des périodes de sécheresse plus longues, une réduction de l’humidité des sols et des retards dans les semis, ce qui impacte les rendements et la disponibilité alimentaire des ménages. Concrètement, cela signifie que les agriculteur.rice.s peuvent retarder les semis en attendant une installation fiable des pluies, au risque de raccourcir les cycles de culture et de réduire la productivité, ou semer précocement et faire face à des échecs de germination si les pluies s’interrompent.

Pour les ménages agro-pastoraux, qui dépendent à la fois des cultures et de l’élevage, la baisse des récoltes ne se traduit pas seulement par une diminution de la nourriture disponible, mais aussi par une réduction des revenus nécessaires pour acheter des aliments complémentaires pour le bétail, des services vétérinaires ou des produits de base pendant les périodes de soudure.

Les défis de l'élevage et de l'eau dans le cluster Marsabit-Borana:.

  • Les pâturages et l'eau sont limités : Les animaux sont stressés ; les éleveurs doivent adapter les itinéraires de pâturage, la taille des troupeaux et les schémas de mobilité, parfois au-delà des frontières.
  • Mauvaise qualité des pâturages : Réduit l'état corporel du bétail, diminue la production de lait et affaiblit la résistance aux maladies.
  • Décisions urgentes concernant le troupeau: Les ménages dont les troupeaux sont plus petits ou moins diversifiés doivent faire des choix plus conséquents concernant les animaux à déplacer, à vendre ou à conserver.
  • Raréfaction de l'eau et concurrence : La diminution des eaux de surface et la saturation des forages augmentent les tensions sur l'accès, l'entretien et l'allocation.
  • Nécessité d'une gestion anticipée: La surveillance en temps réel combinée aux prévisions saisonnières guide le rationnement, la réhabilitation des points d'eau clés et les mesures d'urgence telles que le transport de l'eau par camion.

Le risque de conflits induits par le climat augmente à mesure que les communautés se disputent des ressources rares comme l’eau et les pâturages, en particulier dans les zones transfrontalières, ce qui souligne la nécessité d’une gestion coordonnée des ressources et de mécanismes d’alerte précoce. Dans le cluster Marsabit-Borana, la mobilité du bétail, les couloirs de pâturage partagés et les réseaux de parenté transfrontaliers créent une forte interdépendance. Lorsque les pâturages se raréfient d’un côté, les troupeaux peuvent traverser vers les territoires voisins, accentuant la pression sur des ressources limitées et, en l’absence de coordination, augmentant les risques de tensions. Des conseils coordonnés et un suivi conjoint entre les autorités éthiopiennes et kenyanes deviennent ainsi des outils essentiels, non seulement pour l’adaptation au climat, mais aussi pour la consolidation de la paix.

  • Les risques de catastrophes sont également accrus en raison de menaces climatiques potentielles ou d’inondations localisées, ce qui met en évidence l’importance des actions anticipées, de la planification de la préparation et des systèmes d’alerte précoce pour réduire les pertes. Même dans un scénario globalement plus sec, des épisodes de pluies intenses localisées peuvent provoquer des crues soudaines, de l’érosion des sols et des dommages aux infrastructures et aux sources d’eau. La planification doit donc prendre en compte à la fois les déficits et les extrêmes, afin de permettre aux communautés de faire face à des risques climatiques multiples au cours d’une même saison.

Des déplacements liés au climat peuvent survenir lorsque des pénuries extrêmes contraignent les ménages à migrer à la recherche d’eau, de pâturages ou d’opportunités de subsistance. Cela souligne l’importance d’une planification anticipée, d’actions précoces et d’interventions sensibles aux conflits afin de réduire la vulnérabilité et de renforcer la résilience des communautés. Dans les systèmes pastoraux, la mobilité est souvent une stratégie d’adaptation. Mais lorsqu’elle est dictée par la crise plutôt que par l’anticipation, elle peut perturber l’éducation, exercer une pression sur les communautés d’accueil et fragiliser les réseaux traditionnels de solidarité. Le renforcement des systèmes d’alerte précoce, l’amélioration de la coordination transfrontalière et la traduction des prévisions saisonnières en conseils opérationnels en temps opportun peuvent réduire le risque que la mobilité se transforme en déplacement subi.

Comme l’a rappelé un représentant kenyan lors du SubCOF : « Ce qui se passe au Kenya affecte l’Éthiopie, et ce qui se passe du côté éthiopien affecte le Kenya », une réalité que les éleveur.rice.s pastoral.e.s connaissent depuis longtemps.

La mobilité du bétail, le partage des points d’eau et les schémas saisonniers de pâturage ne s’arrêtent pas aux frontières politiques. Ainsi, les chocs climatiques, la rareté des ressources ou les conflits dans un pays peuvent rapidement se répercuter sur l’autre. Cela met en évidence la nécessité cruciale d’une coordination transfrontalière et d’une planification conjointe en matière d’actions anticipées, de gestion des ressources et de systèmes d’alerte précoce. Une adaptation efficace au climat et une préparation aux catastrophes dans le cluster Marsabit-Borana nécessitent donc un suivi conjoint de l’eau, des pâturages et des parcours, des avis d’alerte harmonisés et une gestion collaborative des ressources partagées afin de réduire les risques, prévenir les conflits et protéger les moyens de subsistance des communautés pastorales de part et d’autre de la frontière.

Par ailleurs, le renforcement des SubCOF et l’intégration de systèmes de suivi de l’eau et des pâturages centrés sur les utilisateur.rice.s constituent une étape essentielle vers des moyens de subsistance résilients, une meilleure sécurité alimentaire et une consolidation de la paix éclairée par les données climatiques.

Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 6
Forecasts across the frontier How climate data is guiding pastoralists - Image 5

Grâce à la science, à l’innovation et à un engagement inclusif, l’Alliance de Bioversity International et du CIAT et ses partenaires aident les communautés pastorales et agro-pastorales du cluster Marsabit-Borana à transformer les risques climatiques en actions éclairées.

C’est à cela que ressemble la dégradation des parcours dans la réalité : non pas des dunes qui avancent du jour au lendemain, mais des écosystèmes qui perdent progressivement leur capacité de régénération. La disponibilité du fourrage diminue, les espèces invasives s’installent, les sols s’érodent, les points d’eau s’ensablent ou disparaissent, et chaque saison sèche laisse les terres un peu plus appauvries. Pour les éleveur.euse.s, dont la mobilité, la diversification des troupeaux et les institutions coutumières ont longtemps constitué des stratégies d’adaptation sophistiquées, la marge d’erreur se réduit.

Dans l’ensemble de la zone IGAD Cluster II, les précipitations annuelles varient de seulement 100 millimètres dans les zones les plus arides du sud de Marsabit à des niveaux plus élevés dans les zones d’altitude du nord de Borana. Les pluies de mars à mai, essentielles pour la régénération des pâturages, sont devenues moins fiables. Les pluies d’octobre à décembre (OND) sont quant à elles de plus en plus irrégulières, tandis que les températures augmentent de manière constante. Au cours des huit dernières décennies, la région s’est réchauffée plus rapidement que la moyenne mondiale, l’année 2024 ayant été la plus chaude jamais enregistrée localement.

Les chiffres sont frappants, mais leurs conséquences sont visibles bien avant d’être traduites en graphiques.

Lors de la saison OND 2025 défaillante, les prix des denrées alimentaires ont doublé sur certains marchés. Dans certaines zones de Marsabit, le prix du maïs est passé de 50 à 100 shillings kenyans par kilogramme, avec des hausses similaires observées de l’autre côté de la frontière, en Éthiopie. Des dizaines de milliers de personnes ont été classées en situation d’insécurité alimentaire. Les coûts du transport de l’eau ont augmenté. Les migrations se sont intensifiées.

Des conflits ont éclaté autour de points d’eau de plus en plus rares, à mesure que les troupeaux se déplaçaient plus loin et plus tôt que d’habitude.

Dans certains districts, plus de 80 % des sources d’eau de surface se sont asséchées pendant les périodes de sécheresse maximale. L’état corporel du bétail s’est rapidement détérioré. La production de lait a chuté. La nutrition des enfants s’est dégradée. L’insécurité climatique n’est pas seulement environnementale ; elle est aussi économique et sociale, exerçant une pression accrue sur des moyens de subsistance déjà fragilisés. Le forum cherchait précisément à combler ces lacunes persistantes entre alerte précoce et action anticipée.

Trop souvent, l’information s’arrête avant d’atteindre les ménages pastoraux sous une forme pertinente localement, crédible et suffisamment rapide pour orienter les décisions, comme l’ont reconnu avec franchise les participant.e.s à Moyale.

« Il existe un manque de coordination pour atteindre les communautés pastorales jusque dans les zones les plus reculées », a admis un intervenant.

Comme beaucoup l’ont souligné, la confiance ne se construit pas uniquement à partir de cartes de probabilités. Le processus de localisation des prévisions, tel qu’il est pratiqué ici, ne relève pas seulement d’un ajustement technique. Il s’agit d’une véritable traduction : transformer des prévisions générales en réponses concrètes aux questions pratiques des éleveur.euse.s pastoral.e.s :

Où les pâturages se régénèrent-ils ?
Quels points d’eau sont en train de disparaître ?
Faut-il déplacer les troupeaux maintenant ou peuvent-ils attendre encore ?

L'Alliance en action : Transformer les prévisions en décisions

Pour répondre à ces lacunes, l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, aux côtés de ses partenaires, a développé et institutionnalisé un système centré sur les utilisateur.rice.s pour le suivi de l’eau et des pâturages ainsi que pour l’alerte précoce dans les zones pastorales d’Éthiopie, hébergé au centre de données de l’Institut éthiopien de recherche agricole. Conçu spécifiquement pour des moyens de subsistance fondés sur la mobilité, ce système intègre le suivi quasi en temps réel des points d’eau et des pâturages avec des prévisions et des perspectives climatiques saisonnières afin de produire des conseils adaptés au contexte. Il ne considère pas les éleveur.euse.s pastoral.e.s comme de simples destinataires des prévisions, mais comme des décideur.e.s ayant besoin d’informations localisées et opportunes.

L’information est diffusée via des SMS, la radio, des tableaux d’affichage communautaires, des lignes d’assistance et des institutions traditionnelles, garantissant que les conseils circulent par des canaux déjà reconnus et fiables. Il s’agit d’une intelligence climatique directement traduite en protection des moyens de subsistance.

Les données issues des récents cycles de sécheresse montrent l’importance de cette approche : là où le suivi en temps réel et les conseils coordonnés ont été expérimentés, les alertes précoces ont permis des déplacements anticipés du bétail, réduit la pression sur les pâturages dégradés et facilité des interventions plus rapides sur l’accès à l’eau, limitant ainsi les dommages avant que la sécheresse ne s’intensifie.

À Moyale, les groupes sectoriels ont travaillé à partir de scénarios de risque liés à l’eau, à l’élevage, à l’agriculture et à la paix, traduisant les perspectives de mars à mai en orientations concrètes :

Planification de migrations échelonnées, gestion du fourrage, stratégies de conservation de l’eau et partage des ressources sensible aux conflits. La conception transfrontalière du forum était intentionnelle : les routes du bétail ne s’arrêtent pas aux postes de douane. Le renforcement de la coordination entre les autorités éthiopiennes et kenyanes permet de réduire les duplications, d’améliorer la circulation de l’information et de favoriser une mobilité pacifique.

La présence des partenaires reflète une reconnaissance croissante : la résilience dans les zones arides ne repose pas uniquement sur la technologie, mais sur l’action conjointe des institutions, de la science et des communautés. Les communautés pastorales n’attendent plus passivement la pluie ; elles ajustent la composition de leurs troupeaux, anticipent leurs déplacements et diversifient leurs sources de revenus. En combinant les savoirs locaux de prévision avec les données scientifiques, l’adaptation devient dynamique, même dans un contexte de progression lente de la désertification.

La sécheresse est inévitable, mais à Moyale et dans l’ensemble du cluster Marsabit-Borana, les connaissances, les outils et les partenariats existent désormais pour faire en sorte que l’information parvienne aux communautés avant que la situation ne se détériore. La question n’est plus de savoir si l’action est possible, mais si l’information peut circuler suffisamment vite pour protéger les moyens de subsistance.