Blog Du désert à la justice climatique : le parcours d'Henri Rueff
La clarté naît du travail dans des environnements où la marge d’erreur est réduite au minimum. Pour Henri Rueff, le nouveau directeur du pôle de recherche sur l’action climatique de l’Alliance entre Bioversity International et le CIAT, cet endroit était le désert. Ayant grandi en Algérie, il s’est intéressé aux zones arides dès son plus jeune âge.
« J’ai d’abord travaillé dans des environnements arides et des déserts, où la vulnérabilité climatique est la plus visible », se souvient-il.
C’est là, en observant comment une sécheresse prolongée ou l’un des hivers extrêmes du désert de Gobi pouvait déstabiliser en quelques semaines un système agricole déjà fragile, que les mécanismes de survie sont apparus au grand jour.
«Ces environnements extrêmes ont été pour moi un véritable laboratoire », explique-t-il. « Ils rendent tangibles les mécanismes de vulnérabilité et d’adaptation, presque sous une forme exagérée, alors qu’ailleurs ils sont plus diffus. »
Ce laboratoire allait façonner une carrière s'étendant sur plus de deux décennies, articulée autour d'une question : comment les populations les plus exposées font-elles face aux risques environnementaux, et comment pouvons-nous les aider à devenir plus résilientes ? Ce travail de terrain a naturellement conduit Rueff vers l'agriculture et les systèmes alimentaires.
«On ne peut pas parler de résilience climatique sans aborder la manière dont les populations produisent, stockent et accèdent à leur nourriture », explique-t-il. « Les chocs, qu’il s’agisse de sécheresses, d’hivers rigoureux ou d’événements extrêmes, touchent en premier lieu ces chaînes. »
Du terrain au ministère des Finances
La carrière d’Henri s’est progressivement orientée du terrain vers les systèmes qui le régissent. Le travail de terrain lui a beaucoup appris, mais il lui a également révélé ses limites.
« J’ai compris que le travail de terrain ne suffisait pas à lui seul : les facteurs décisifs résident dans les politiques publiques et le financement. »
Cette prise de conscience l’a conduit à conseiller les gouvernements sur financement climatique, un travail qu’il décrit non pas comme un exercice technique, mais comme un travail structurel :
«Mobiliser, orienter et garantir les ressources afin que l’adaptation ne reste pas une simple aspiration, mais devienne un investissement transformateur pour les populations et les systèmes alimentaires les plus exposés. »
Diplômé en économie de l’environnement, Henri a ensuite été l’un des auteurs coordinateurs du septième Rapport sur l’état de l’environnement mondial (GEO-7) du Programme des Nations Unies pour l’environnement, l’évaluation scientifique la plus complète à ce jour de l’état de l’environnement mondial. C’est ce type de passerelle, entre la rigueur scientifique et les instances décisionnaires, qu’il souhaite aujourd’hui aider l’Alliance à construire.
L'Alliance et ses retombées pour les agriculteurs
Ce qui l'a motivé à rejoindre l'Alliance entre Bioversity International et le CIAT, explique-t-il, c’est avant tout sa réputation, ainsi qu’une combinaison relativement rare.
« L’organisation allie une excellence scientifique reconnue à une véritable capacité à mettre en œuvre des projets de développement sur le terrain. Cette combinaison est assez rare, et elle a été déterminante dans ma décision. »
À ce stade de sa carrière, il recherchait un environnement où la recherche se traduisait par des actions concrètes au bénéfice des populations.
La portée géographique mondiale de l’Alliance, en tant que membre du CGIAR, le plus grand partenariat mondial de recherche agricole, a également influencé sa décision. Cela permet de relever les défis liés au climat, à l’agriculture et à l’alimentation à l’échelle à laquelle ils se posent, en reliant les réalités locales à une perspective internationale.
« C’est cette combinaison de rigueur scientifique, d’ancrage dans le développement et de portée mondiale qui nous permet d’influencer les débats scientifiques et sur le développement », ajoute-t-il.
Quelques mois après son arrivée, quatre aspects l’ont particulièrement marqué : la capacité de l’Alliance à mobiliser des financements, la profondeur de son excellence scientifique, la force de ses réseaux de haut niveau et, surtout, son impact concret sur les bénéficiaires, en particulier les petits agriculteurs.
« C’est là que tout prend tout son sens », explique-t-il. « Voir la recherche et le financement se traduire par de réelles améliorations dans la vie des populations les plus vulnérables. »
Une question de justice climatique
Interrogé sur les défis auxquels sont confrontés les systèmes alimentaires et agricoles, Henri dresse une longue liste technique : anticiper les chocs climatiques, développer des systèmes de stockage et de distribution pour réduire les pertes post-récolte, préserver les sols, repenser les systèmes sous l’angle de circularité, et réduire les émissions à la source, notamment le méthane issu de l’élevage, l’oxyde nitreux lié aux engrais et la déforestation associée à l’expansion agricole. Mais derrière ces détails techniques se cache un fil conducteur moral récurrent.
« Les petits agriculteurs ne sont pas à l’origine de ces émissions », souligne-t-il, « pourtant, on leur demande de contribuer à l’atténuation en renonçant à certaines pratiques ou sources de revenus. À tout le moins, cet effort doit être récompensé proportionnellement à ce qu’on leur demande. »
Le marché du carbone agricole, affirme-t-il, reste aujourd’hui fragile, concentré dans quelques catégories qui manquent de solidité, et l’Alliance a un rôle scientifique à jouer pour renforcer sa crédibilité : veiller à ce que les crédits carbone reçus par les petits producteurs soient solides, supplémentaires et d’une valeur au moins équivalente à ce à quoi ils ont dû renoncer.
En Afrique subsaharienne, note-t-il, les petits exploitants fournissent près de 80 % de l’approvisionnement alimentaire « alors même qu’ils ne reçoivent qu’une infime partie des financements climatiques et qu’ils sont les plus exposés aux chocs ».
La deuxième dimension de l’atténuation, à savoir la réduction des émissions à la source, est, selon lui, « la question la plus sensible et celle qui est le plus souvent éludée lors des négociations, mais elle ne peut être évitée ».
L’Alliance peut apporter des solutions scientifiques neutres et concrètes, telles que des systèmes d’élevage à faibles émissions de méthane ou une gestion optimisée de l’azote.
Ce rôle et la voie à suivre
En tant que directeur du pôle de recherche « Action climatique », le rôle d’Henri consiste avant tout à piloter la stratégie de recherche tout en restant :
« Une longueur d’avance dans un domaine de recherche qui évolue très rapidement »,
Afin d’anticiper les tendances plutôt que d’y réagir. Il souligne qu’une partie essentielle de sa responsabilité consiste à rester proche du terrain : comprendre concrètement le travail des chercheurs et des partenaires locaux, et les rencontrer en personne, afin de garantir la cohérence et le respect des normes éthiques à tous les niveaux. Il est également chargé de nouer des relations avec les principaux bailleurs de fonds afin de mobiliser des ressources, et d’entretenir une collaboration étroite avec les centres du CGIAR et les autres domaines de recherche.
Henri reconnaît que, bien qu'il soit encore en phase d'adaptation à ses nouvelles fonctions, plusieurs priorités se dessinent déjà : obtenir des accréditations, notamment auprès du Fonds d'adaptation, afin d'élargir l'accès direct au financement climatique ; renforcer la présence de l’Alliance dans les petits États insulaires en développement (PEID) ; soutenir le rayonnement du bureau de Dakar à travers l’Afrique de l’Ouest ; intégrer davantage l’agroécologie ; et maintenir un engagement actif auprès des principales instances d’évaluation mondiales telles que le GIEC, l’IPBES et le GEO, afin que les recherches de l’Alliance continuent d’éclairer la prise de décision.
Son leadership, dit-il, reposera sur l’excellence scientifique, une éthique sans compromis et, avant tout, l’écoute.
« On ne peut bien diriger qu’en comprenant véritablement les gens, leur travail et leurs contraintes. » Sa vision à long terme place l’action climatique au cœur de la transformation des systèmes alimentaires. L’agriculture, note-t-il, est à la fois l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre et l’un des secteurs les plus vulnérables aux perturbations climatiques : « un élément central à la fois du problème et de la solution. »
« Si, à long terme, l’Alliance est reconnue comme l’organisation qui a réussi à relier la transformation des systèmes alimentaires, l’action climatique et la justice pour ceux qui nourrissent réellement les populations », conclut-il, « alors j’aurai le sentiment d’avoir contribué au changement vers lequel j’œuvre. »
Cet article s'appuie sur un entretien mené avec Henri Rueff à Dakar, au Sénégal. Il est directeur de l'Action pour le climat au sein de l'Alliance et est basé à Cali, en Colombie.
Henri Rueff
Director, Climate Action and Principal ScientistPour en savoir plus sur notre action dans ce domaine, cliquez ici :
