Blog Un patrimoine qui s'enrichit, des goûts qui évoluent : ce que les jeunes de Vihiga nous révèlent sur l'avenir des légumes-feuilles traditionnels
Les légumes-feuilles traditionnels (TLV) nourrissent des générations entières dans le comté de Vihiga. Bien plus qu'un simple aliment, ils incarnent la culture, l'identité, les savoirs autochtones et la résilience.
Les légumes tels que le lisutsa (morelle africaine), liseveve (feuilles de courge), likhuvi (feuilles de niébé) et tsimboga (feuilles d’amarante) occupent depuis longtemps une place centrale dans l’alimentation locale et les systèmes agricoles. Pourtant, à mesure que les modes de vie changent et que les environnements alimentaires évoluent, une question importante demeure : quelle place occupent les TLV dans la vie des jeunes d’aujourd’hui ?
Une étude menée dans le comté de Vihiga en mai 2026 a cherché à répondre à cette question à travers des entretiens à domicile auprès de 249 jeunes âgés de 18 à 35 ans, des discussions de groupe et une foire interactive aux légumes organisée au niveau du comté. Les résultats révèlent une réalité nuancée et porteuse d’espoir. Loin de rejeter les légumes traditionnels, les jeunes les valorisent, en apprécient les bienfaits et reconnaissent leur importance culturelle. Cependant, ils doivent également composer avec les réalités de la vie moderne, en trouvant un équilibre entre tradition et commodité, entre savoir et pratique, et entre patrimoine et évolution des goûts et des aspirations.
Une génération qui connaît la valeur des légumes traditionnels
L’une des conclusions les plus encourageantes a été le niveau élevé de sensibilisation des jeunes aux légumes-feuilles traditionnels. Une écrasante majorité de 95,7 % des personnes interrogées a reconnu les bienfaits nutritionnels, médicinaux et alimentaires des légumes-feuilles traditionnels, tandis que 96 % les considéraient comme sains et importants pour la diversité alimentaire.
Les légumes-feuilles traditionnels restent un élément important de la vie quotidienne. L’étude a révélé que 97 % des ménages interrogés cultivaient activement ces légumes, tandis qu’environ les trois quarts des personnes interrogées en avaient consommé au moins quatre jours sur les sept jours de référence.
Ces résultats remettent en cause l’idée reçue selon laquelle les jeunes délaisseraient les aliments autochtones. La connaissance et l’appréciation des TLV restent fortes. Pourtant, malgré cette prise de conscience, la consommation et l’implication des jeunes sont influencées par des facteurs qui vont bien au-delà des connaissances nutritionnelles.
Un participant goûtant des TLV lors des jeux de dégustation.
Au-delà de la prise de conscience : le fossé entre la théorie et la pratique
Si les jeunes apprécient manifestement les légumes traditionnels, l’étude a révélé un écart entre ce qu’ils savent et ce qu’ils choisissent, préparent et consomment réellement.
La dynamique décisionnelle au sein du foyer, les pratiques de préparation des repas, la disponibilité, la facilité, les goûts et les considérations économiques façonnent tous les habitudes de consommation. Même si les jeunes apprécient les légumes traditionnels, ils n’ont pas toujours l’autonomie ou la possibilité d’influencer ce qui est cuisiné à la maison.
Le défi ne consiste donc pas à sensibiliser les jeunes aux bienfaits des légumes traditionnels. Il s’agit plutôt de créer les conditions qui leur permettront de choisir, de préparer et de consommer activement ces aliments d’une manière adaptée à leur quotidien.
On le connaît bien à table, mais moins bien sur le terrain
Un exercice interactif d’identification des légumes, organisé lors de la foire aux légumes du département, a mis en évidence une autre dimension importante de l’engagement des jeunes envers les TLV. Pour chaque espèce de TLV, les participants devaient établir un lien entre la forme cuite (par le biais d’une dégustation), les feuilles fraîches et, enfin, les graines. Les participants ont démontré une grande familiarité avec les légumes sous leur forme cuite et sous forme de feuilles fraîches. Cependant, lorsqu’on leur a présenté les graines, leur capacité de reconnaissance a considérablement diminué pour plusieurs espèces. Par exemple, seuls 9 % et 14 % des participants ont correctement identifié respectivement les graines de chou frisé éthiopien (kanzira) et celles d’épinard grimpant (nderema).
Ce constat met en évidence un déficit de connaissances critique. Les jeunes connaissent généralement bien les légumes traditionnels en tant qu’aliments, mais les connaissent souvent moins bien en tant que cultures. Ils peuvent reconnaître un plat préparé, mais peuvent avoir du mal à identifier la graine, à comprendre les pratiques de conservation des graines ou à accéder à du matériel végétal de qualité.
L’étude a en outre révélé que 49 % des ménages s’approvisionnent en semences sur les marchés locaux, 31 % conservent leurs propres semences, et 13 % échangent des semences avec d’autres agriculteurs. Ces résultats soulignent l’importance de la conservation des semences, des échanges entre agriculteurs, des marchés locaux et des banques de semences communautaires pour améliorer la disponibilité des semences, préserver les variétés locales et renforcer la sécurité semencière des ménages.
Un groupe de participants préparant des repas pour une famille fictive.
Une tradition en pleine mutation
L’un des thèmes les plus marquants qui est ressorti des discussions en groupes de réflexion est que les jeunes ne se détournent pas des légumes traditionnels. Au contraire, ils cherchent de nouvelles façons de les déguster.
Les participants ont maintes fois salué les qualités nutritionnelles et médicinales des légumes traditionnels, tout en exprimant des réserves quant à certaines méthodes de préparation traditionnelles. Les légumes simplement bouillis, souvent avec un assaisonnement minimal, étaient parfois décrits comme amers ou peu appétissants. De nombreux participants se sont montrés enthousiastes à l’égard des méthodes de préparation intégrant des épices, de l’huile, des sautés et d’autres techniques permettant de rehausser les saveurs.
Le message était sans équivoque : la tradition reste valorisée, mais l’innovation est essentielle. Les jeunes souhaitent que les légumes traditionnels soient réinventés grâce à des recettes créatives, des techniques de cuisine modernes et de nouvelles expériences culinaires. Plutôt que de rejeter les traditions alimentaires culturelles, les jeunes cherchent des moyens de les adapter aux goûts et aux modes de vie contemporains.
Quand la commodité entre en concurrence avec la tradition
Au-delà du goût, la commodité s'est révélée être un facteur d'influence significatif sur les choix alimentaires.
La préparation des TLV nécessite souvent de trier, laver, nettoyer et cuisiner, autant d’étapes qui demandent du temps et des efforts. Pour les jeunes qui doivent concilier études, travail et responsabilités familiales, ces étapes de préparation peuvent constituer des obstacles à la consommation.
Plusieurs participants ont fait remarquer que les plats préparés sont de plus en plus attrayants car ils nécessitent moins de temps de préparation. Cela ne signifie pas nécessairement que les jeunes les préfèrent d’un point de vue nutritionnel, mais plutôt que la commodité l’emporte souvent lorsque le temps est compté.
Ces résultats suggèrent que les efforts visant à promouvoir les aliments traditionnels locaux ne peuvent pas se concentrer uniquement sur les messages nutritionnels. Ils doivent également répondre aux besoins de praticité en explorant des méthodes de préparation innovantes, des produits à valeur ajoutée et des démonstrations culinaires qui rendent ces aliments plus faciles et plus attrayants à préparer.
Le marché fictif : ce que révèlent les choix alimentaires des jeunes
L’une des conclusions les plus surprenantes n’est pas issue des enquêtes ou des discussions, mais d’un simulacre de marché animé et d’un défi culinaire organisés lors de la foire aux légumes. Dotés de budgets allant de 300 à 1 500 KES, des groupes de jeunes se sont lancés dans l’achat d’ingrédients et la préparation d’un repas pour une famille imaginaire de cinq personnes. Cet exercice s’est révélé être une leçon très instructive sur les choix alimentaires, l’innovation et la véritable signification d’une alimentation saine.
Contrairement aux idées reçues, cet exercice a démontré que disposer de plus d’argent ne conduisait pas nécessairement à des choix alimentaires plus sains.
Le groupe disposant du budget le plus modeste a totalement écarté les TLV, optant pour des aliments qui, selon lui, offraient le meilleur rapport qualité-prix compte tenu de ses ressources limitées. À l’inverse, les groupes dotés de budgets plus importants ont acheté plusieurs espèces de TLV, mais ont consacré une part significative de leurs dépenses à des aliments d’origine animale onéreux, tels que le bœuf et le poulet, qu’ils percevaient souvent comme des indicateurs d’un repas de meilleure qualité.
Ce qui était particulièrement frappant, c’est qu’aucun des groupes n’a inclus de protéines végétales telles que les haricots, les niébés ou les arachides dans ses plans de repas, quel que soit son budget. Que les participants disposent de ressources limitées ou d’un pouvoir d’achat important, les légumineuses et les fruits à coque ont systématiquement été négligés. Les protéines végétales abordables peuvent contribuer de manière significative à une alimentation saine, mais elles étaient absentes des décisions de planification alimentaire des participants. Ces résultats suggèrent que la perception d’un repas souhaitable peut être fortement associée aux aliments d’origine animale, tandis que la valeur nutritionnelle et économique des protéines végétales reste sous-estimée.
Tout aussi surprenante était la faible présence des fruits. Même les groupes disposant de budgets plus importants n’achetaient que peu ou pas de fruits pour leur famille hypothétique de cinq personnes, ce qui suggère que disposer de plus d’argent ne se traduit pas automatiquement par des choix alimentaires plus équilibrés ou plus nutritifs. Ces résultats mettent en évidence d’importantes lacunes dans les connaissances alimentaires et soulignent la nécessité de sensibiliser davantage à la valeur nutritionnelle de divers groupes d’aliments, notamment les fruits et les protéines végétales. Tout aussi surprenante fut la faible place accordée aux fruits. Même les groupes disposant de budgets plus importants n’achetaient que peu, voire pas du tout, de fruits pour leur famille hypothétique de cinq personnes, ce qui suggère que disposer de plus d’argent ne se traduit pas automatiquement par des choix alimentaires plus sains ou plus équilibrés.
Il est à noter qu’aucun des groupes n’a choisi de fruits disponibles localement, tels que les goyaves, alors même qu’ils figuraient parmi les options les moins chères et les plus accessibles sur le marché. Cette opportunité négligée met en évidence un décalage entre la disponibilité alimentaire et les choix alimentaires, soulignant la nécessité de sensibiliser le public à la valeur nutritionnelle des fruits disponibles localement et des sources de protéines végétales.
En fin de compte, cette simulation de marché a démontré que les choix alimentaires ne dépendent pas uniquement du revenu. Les connaissances, les aspirations, la commodité, les normes sociales, les compétences culinaires et la perception du statut social influencent tous les décisions alimentaires.
Cet exercice a également mis en évidence un autre défi. Les participants ont estimé que le nettoyage, le tri et la préparation des TLV nécessitaient environ 10 à 15 minutes de travail supplémentaire, un facteur susceptible d’influencer les choix alimentaires dans les foyers très occupés. Au cours de l’exercice de préparation des repas, plusieurs participants ont exprimé leur frustration face au temps nécessaire à la préparation des légumes traditionnels. Il est toutefois intéressant de noter qu’ils ont répondu à ce défi avec une créativité remarquable. De nombreux groupes ont expérimenté des recettes innovantes, en incorporant des épices, des tomates, des oignons et des exhausteurs de goût tels que les cubes Royco pour rehausser la saveur et l’attrait des plats, tout en réduisant les temps de cuisson. Ces adaptations étaient particulièrement louables, car la réduction des temps de cuisson peut contribuer à préserver les nutriments tout en rendant les légumes-feuilles traditionnels plus pratiques et plus attrayants pour les consommateurs modernes. Cet exercice a démontré que, bien que le temps de préparation reste un obstacle perçu, les jeunes sont capables de développer des solutions pratiques et innovantes susceptibles d’accroître l’attrait et la consommation des légumes traditionnels.
Genre, expression et prise de décision
L'étude a en outre révélé que les décisions alimentaires au sein des foyers sont fortement influencées par le genre et les hiérarchies familiales. Les mères et les grands-mères restent les principales gardiennes du savoir-faire culinaire, ce qui engendre des différences intergénérationnelles dans les préférences alimentaires et les pratiques de préparation. Alors que de nombreux jeunes faisaient preuve de créativité en expérimentant des recettes innovantes, des épices et des exhausteurs de goût pour rendre les légumes-feuilles traditionnels plus appétissants, ces approches n’étaient pas toujours bien accueillies par les membres plus âgés de la famille. Plusieurs participants ont noté que les mères percevaient souvent ces recettes comme « bâclées » en raison du temps de préparation et de cuisson réduit, associant une préparation plus longue à des repas de meilleure qualité. Les grands-mères, en revanche, préféraient généralement des préparations plus traditionnelles avec un assaisonnement minimal et moins d’épices. Bien que ces méthodes soient appréciées pour leur capacité à préserver l’authenticité culturelle, de nombreux jeunes ont décrit les plats ainsi obtenus comme fades et moins attrayants pour leur génération. Ces résultats mettent en évidence la tension entre tradition et innovation au sein des foyers, les jeunes cherchant à moderniser les plats traditionnels pour les adapter aux goûts contemporains tandis que les générations plus âgées s’efforcent de préserver les pratiques culinaires établies.
Les participants examinent la roue des groupes alimentaires afin d'évaluer leurs choix alimentaires au regard de la diversité alimentaire.
Bien plus que des recettes : transmettre un patrimoine vivant
Une préoccupation récurrente tout au long des discussions a été la transmission inégale des savoirs agricoles et culinaires. En effet, 41 % des personnes interrogées estimaient que les jeunes ne savent pas comment préparer les TLV, tandis que 38 % pensaient que les jeunes ne connaissent pas bien de nombreuses espèces de TLV. Les participants ont noté que la connaissance des légumes traditionnels dépendait du milieu dans lequel on avait grandi. Ceux qui avaient été élevés par des parents ou des grands-parents cultivant et préparant activement des aliments traditionnels faisaient généralement preuve d’une plus grande assurance et d’un savoir plus approfondi. D’autres, en particulier ceux ayant grandi dans des environnements plus urbanisés, ont indiqué avoir eu moins d’occasions d’apprendre.
Ces résultats soulignent l’importance de renforcer l’apprentissage intergénérationnel afin que les compétences précieuses liées à la gestion des semences, à la production agricole, à la préparation des aliments et au patrimoine culturel ne se perdent pas au fil du temps.
De simples gardiens à véritables champions : l'avenir des légumes-feuilles traditionnels
Ce qui ressort de Vihiga, c’est avant tout une histoire d’opportunités. Les jeunes ne tournent pas le dos aux TLV. L’étude a révélé que les trois quarts des personnes interrogées rejetaient l’idée selon laquelle les TLV seraient « de la nourriture pour les pauvres », ce qui suggère que la stigmatisation historiquement associée à ces aliments s’est considérablement atténuée. Au contraire, les jeunes reconnaissent de plus en plus la valeur, les qualités nutritionnelles et l’importance culturelle des légumes traditionnels.
Cependant, des défis subsistent. Les fluctuations saisonnières de la disponibilité, le pouvoir de décision limité au sein des ménages, les lacunes en matière de connaissances sur la production, les méthodes de préparation exigeantes en main-d’œuvre et l’attrait croissant des plats préparés continuent d’influencer les habitudes de consommation.
L'avenir des TLV dépendra donc non seulement de la préservation des semences et de la sauvegarde des recettes, mais aussi de la capacité à donner aux jeunes les moyens de façonner activement leur avenir. Les écoles, les organisations communautaires, les groupes d'agriculteurs, les programmes de vulgarisation et les initiatives de développement ont tous un rôle à jouer dans la création de plateformes adaptées aux jeunes, propices à l'apprentissage, à l'expérimentation et à l'innovation.
En encourageant les compétences en matière de conservation des semences, l’éducation nutritionnelle, la créativité culinaire, l’esprit d’entreprise et l’apprentissage entre pairs, les communautés peuvent transformer les jeunes, qui ne sont plus de simples consommateurs passifs, en gardiens actifs de l’agrobiodiversité et de systèmes alimentaires sains.
Les enseignements tirés de Vihiga sont clairs. Le défi ne réside pas dans le fait que les jeunes se détournent des légumes traditionnels. Au contraire, ils se situent à la croisée de la tradition et de la modernité, désireux de faire perdurer ces aliments d’une manière qui reflète leur identité et leurs aspirations. Lorsque les jeunes sont délibérément inclus, responsabilisés et considérés comme des partenaires de confiance, les légumes-feuilles traditionnels deviennent bien plus qu’un simple symbole du patrimoine. Ils ouvrent la voie à une alimentation plus saine, à des systèmes alimentaires locaux plus solides, à une agrobiodiversité renforcée et à une plus grande résilience.
Une séance d'éducation nutritionnelle animée par Esther Odera, nutritionniste au sein de l'administration du comté de Vihiga.
Perspectives d'avenir : de simples gardiens à de véritables champions
L'avenir des TLV à Vihiga ne sera pas assuré par la seule conservation des semences. Il passera par l’éducation d’une génération qui considère ces légumes non pas comme des vestiges du passé, mais comme les éléments d’un avenir dynamique et pertinent. Les jeunes reconnaissent déjà leur valeur ; ce dont ils ont besoin à présent, c’est de davantage d’opportunités pour participer à la définition de la manière dont ces aliments sont cultivés, préparés, commercialisés et mis à l’honneur.
Les TLV devraient être présentés non seulement comme des aliments sains, mais aussi comme des sources d’innovation, d’esprit d’entreprise, d’identité et de fierté. En créant des espaces où les jeunes peuvent acquérir des compétences en matière de conservation des semences, expérimenter des recettes modernes, partager leurs connaissances via des réseaux entre pairs et participer à des initiatives alimentaires locales, les communautés peuvent transformer des consommateurs passifs en gardiens actifs de leur patrimoine alimentaire.
L’avenir des légumes-feuilles traditionnels ne repose pas sur la préservation du passé, mais sur la capacité à donner aux jeunes les moyens de rester un élément dynamique de nos systèmes alimentaires pour les générations à venir.
Photo de couverture : Des participants achètent des ingrédients au marché simulé.
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