Blog Vendre pour nourrir, s'adapter pour survivre : Le rôle clé des marchés traditionnels au Sénégal
Lorsque les saisons deviennent imprévisibles, que les routes se dégradent et que les prix des denrées alimentaires s’envolent, l’insécurité alimentaire ne se manifeste pas uniquement dans les champs des agriculteur.rice.s. Elle se fait aussi sentir sur les marchés.
Une étude menée par des scientifiques de l'Alliance de Bioversity International et du CIAT - Cyrus Muriithi, Christine Kiria Chege, Issa Ouédraogo, et Caroline Mwongera - met en lumière un acteur trop souvent absent des politiques alimentaires : les vendeur.euse.s de marché. Fondée sur une enquête approfondie menée auprès de 691 vendeur.euse.s dans les régions de Sédhiou et de Tambacounda, la recherche montre comment la diversité des produits, lorsqu’elle est soutenue par des capacités économiques et structurelles, contribue à la résilience des systèmes alimentaires au Sénégal. Elle offre un regard nouveau sur celles et ceux qui, chaque jour, garantissent l’accès à l’alimentation face aux crises climatiques et économiques.
Au cœur des crises, les marchés continuent de s'approvisionner
Dans les débats sur la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest, la production agricole occupe souvent une place centrale. Pourtant, produire des aliments ne signifie pas automatiquement se nourrir. Depuis plusieurs années, les recherches sur les systèmes alimentaires soulignent que l’accès, la distribution et la stabilité des marchés sont tout aussi déterminants. Au Sénégal, cette réalité est particulièrement visible dans les régions de Sédhiou et de Tambacounda, où l’insécurité alimentaire demeure structurelle et profondément ancrée.
L’étude montre que plus de huit ménages sur dix dans ces régions sont confrontés à une insécurité alimentaire sévère. Cette situation n’est pas uniquement liée aux rendements agricoles, mais à une combinaison de facteurs largement documentés par la recherche : la variabilité climatique, la faiblesse des infrastructures rurales, le coût élevé du transport et l’isolement de certaines zones. Dans ce contexte, les marchés traditionnels deviennent des espaces essentiels de régulation.
Chaque semaine, malgré la dégradation des routes ou les ruptures d’approvisionnement, les marchés continuent de fonctionner. Les vendeur.euse.s jouent un rôle d’amortisseur. Iels ajustent les volumes, fractionnent les ventes en plus petites quantités, adaptent les prix et maintiennent un approvisionnement minimal en produits de base. Ces pratiques rejoignent les analyses récentes qui reconnaissent les marchés informels comme des piliers de la résilience alimentaire locale, en particulier là où les systèmes publics de soutien sont insuffisants.
L’étude montre également que les marchés contribuent à la diversité alimentaire des ménages, un élément clé de la nutrition. En période de crise, ce sont souvent les vendeur.euse.s qui maintiennent l’accès à certains aliments, même en petites quantités. Sans leur présence, les chocs climatiques et économiques auraient des effets bien plus sévères sur les populations.
Reconnaître le rôle des marchés implique donc un changement de regard. La lutte contre la faim ne se joue pas uniquement dans les politiques agricoles nationales, mais aussi dans ces espaces du quotidien où se croisent contraintes économiques, stratégies d’adaptation et besoins alimentaires immédiats.
Entre opportunité et risque, la diversification au quotidien
La diversification alimentaire est régulièrement présentée comme une solution clé face aux crises. Dans les discours internationaux, elle est associée à une amélioration de la nutrition, à une réduction des risques et à une résilience accrue. Pourtant, les recherches montrent de plus en plus que la diversification n’est ni automatique ni également accessible à tou.te.s. L’étude menée au Sénégal met en lumière cet écart en analysant la diversification non pas au niveau de la consommation, mais au niveau des activités des vendeur.euse.s de marché, là où l’accès à l’alimentation se joue concrètement.
Les résultats indiquent que les vendeur.euse.s proposant une plus grande variété de produits présentent en moyenne une capacité d’adaptation plus élevée face aux chocs. Dans ce contexte, la diversification renvoie à la diversité des produits au niveau du marché, et non à la diversité alimentaire des consommateur.rice.s. Pour les vendeur.euse.s, la vente de plusieurs produits peut constituer une stratégie de gestion des risques : lorsqu’un produit devient rare, coûteux ou invendable, un autre peut compenser, contribuant ainsi à stabiliser les revenus et à maintenir la disponibilité alimentaire sur les marchés locaux. Ce mécanisme soutient l’accès à l’alimentation, mais ne doit pas être confondu avec la diversité alimentaire en tant que telle, qui reste largement reconnue comme bénéfique pour la nutrition des consommateur.rice.s.
Toutefois, l’étude nuance cette relation. Une fois pris en compte des facteurs tels que l’accès au crédit, la disponibilité de la main-d’œuvre, la formation ou le type de marché, l’effet direct de la diversité des produits sur la capacité d’adaptation s’atténue, voire disparaît. Cela suggère que la diversification n’est pas le moteur principal de la résilience, mais plutôt le reflet de capacités économiques et structurelles sous-jacentes.
Ce constat rejoint les travaux plus larges sur les moyens de subsistance en Afrique de l’Ouest, qui montrent que la diversification est souvent une stratégie contrainte, plus accessible aux vendeur.euse.s disposant déjà d’un niveau minimal de ressources. Pour celles et ceux qui disposent de peu de capital, l’élargissement de la gamme de produits implique des investissements plus importants, des besoins de stockage accrus et une exposition plus forte aux pertes. Dans ces conditions, la diversification peut accroître la vulnérabilité plutôt que la réduire, en particulier lorsque les chocs ne peuvent être absorbés.
La résilience ne découle donc pas de la seule variété des produits. Elle se construit à travers les conditions économiques, institutionnelles et infrastructurelles qui façonnent la capacité d’adaptation des vendeur.euse.s et qui déterminent, in fine, si la diversification agit comme un amortisseur ou comme un fardeau.
Femmes, petites entreprises et vulnérabilités cumulées
L’étude met en évidence des différences marquées entre les types de vendeur.euse.s, ainsi qu’entre les femmes et les hommes, et entre les zones rurales et semi-urbaines. Ces écarts reflètent des inégalités largement documentées par la recherche sur l’économie informelle et le développement.
Les petit.e.s détaillant.e.s et les vendeur.euse.s des marchés ouverts présentent les niveaux de capacité d’adaptation les plus élevés. Iels sont plus susceptibles d’employer du personnel, d’accorder des crédits à leur clientèle et de bénéficier de formations. À l’inverse, les vendeur.euse.s ambulant.e.s cumulent les contraintes : faibles marges, forte exposition aux aléas climatiques et dépendance à des infrastructures défaillantes.
Les femmes, majoritaires sur les marchés, occupent une place centrale dans l’approvisionnement alimentaire. De nombreuses études ont montré leur rôle clé dans la sécurité alimentaire des ménages. Pourtant, elles demeurent plus limitées dans leur accès au crédit formel, à la formation et aux mécanismes de soutien. L’étude confirme que ces inégalités entravent leur capacité à s’adapter de manière durable.
À cela s’ajoutent de lourdes contraintes structurelles. Routes impraticables, coûts de transport élevés, manque d’infrastructures de stockage, accès limité à l’eau et à l’énergie pèsent sur l’ensemble des acteur.rice.s des marchés. Ces facteurs, largement documentés dans la littérature sur les systèmes alimentaires africains, rappellent que la résilience individuelle a ses limites.
Renforcer la résilience des marchés implique donc de s’attaquer à ces inégalités structurelles. Sans investissements dans les infrastructures et les services de base, les capacités d’adaptation resteront inégalement réparties.
Des marchés aux politiques publiques : Le chaînon manquant
Depuis plusieurs années, les politiques alimentaires mettent l’accent sur la résilience, la durabilité et la transformation des systèmes alimentaires. Pourtant, les marchés sont souvent relégués à l’arrière-plan. L’étude appelle à combler cet angle mort, en cohérence avec les approches systémiques désormais largement promues par la recherche.
Renforcer la sécurité alimentaire ne signifie pas simplement encourager la diversification des produits. Cela implique avant tout d’investir dans les conditions qui permettent aux vendeur.euse.s de s’adapter : les infrastructures rurales, l’accès au financement, la formation en gestion et en nutrition, ainsi que la reconnaissance du rôle économique des marchés informels.
Ces recommandations s’inscrivent dans les débats actuels sur la transformation des systèmes alimentaires. Les recherches montrent de plus en plus que des solutions durables émergent au niveau local, là où se rencontrent production, distribution et consommation.
En repositionnant les vendeur.euse.s comme des acteur.rice.s centraux.ales, cette étude va au-delà du simple constat selon lequel l’accessibilité alimentaire est importante et explique pourquoi elle l’est. Elle démontre que les bénéfices nutritionnels de la diversité alimentaire ne peuvent être atteints sans s’attaquer aux inégalités de marché qui déterminent qui peut vendre, quels produits peuvent être vendus et dans quelles conditions. Renforcer la résilience des systèmes alimentaires nécessite donc des actions ciblées sur les structures de marché, en reconnaissant et en soutenant les femmes vendeuses et les petit.e.s commerçant.e.s comme des agent.e.s clés du changement, plutôt que comme des acteur.rice.s périphériques.
Pour approfondir l'analyse, la méthodologie et les recommandations :
Consulter l'étude scientifique complète publiée dans Sustainable Futures
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