Blog Transformation agricole inclusive : renforcer les plateformes de liaison agriculteur.rice.s–recherche–vulgarisation et le retour d’information numérique pour un système d’innovation réactif en Éthiopie

Inclusive agricultural transformation Strengthening farmer–research–extension linkage platforms and digital feedback for a responsive innovation system in Ethiopia - Alliance Bioversity International - CIAT

Pendant des décennies, le système de vulgarisation agricole de l’Éthiopie a largement suivi un modèle linéaire et descendant. Les chercheur.e.s conçoivent les technologies et les recommandations, les services de vulgarisation les transmettent, et les agriculteur.rice.s sont censé.e.s les adopter.

Si ce modèle a généré des progrès importants, il n’a souvent pas tenu compte de la diversité des réalités, des contraintes et des savoirs des petit.e.s agriculteur.rice.s. Il en est fréquemment résulté de faibles taux d’adoption, un impact limité et des écarts persistants entre les priorités de la recherche et celles des agriculteur.rice.s.

Aujourd’hui, ce modèle est en train d’être repensé. Une nouvelle approche, la plateforme de liaison agriculteur.rice.s–recherche–vulgarisation (FRE), combinée à un mécanisme numérique de retour d’information des usager.e.s (CFM), contribue à transformer le système de vulgarisation de l’Éthiopie, passant d’un transfert technologique à sens unique à un processus d’innovation plus inclusif, participatif et fondé sur les données.

Du transfert descendant à l’apprentissage collaboratif

La vulgarisation traditionnelle a souvent considéré les agriculteur.rice.s comme des bénéficiaires passifs du savoir expert. À l’inverse, l’approche FRE–CFM considère les agriculteur.rice.s comme des co-créateur.rice.s de l’innovation. S’appuyant sur une épistémologie participative et une pensée relationnelle, elle reconnaît que des solutions solides émergent lorsque la recherche scientifique et les savoirs expérientiels des agriculteur.rice.s sont mis en dialogue.

Concrètement, cela signifie passer de « parler aux » agriculteur.rice.s à « écouter avec intention ». Les perspectives, priorités et contraintes des agriculteur.rice.s sont systématiquement recueillies et réinjectées dans les processus de recherche et de prise de décision. Cela permet de garantir que les services de conseil soient non seulement techniquement pertinents, mais aussi socialement et économiquement réalisables pour différentes catégories d’agriculteur.rice.s.

Qu’est-ce que la plateforme de liaison agriculteur.rice.s–recherche–vulgarisation (FRE) ?

La plateforme de liaison FRE est un forum multipartite mis en place au niveau du woreda (district), où agriculteur.rice.s, agent.e.s de vulgarisation, chercheur.e.s et institutions locales se réunissent régulièrement pour co-concevoir et affiner des solutions agricoles.

Chaque plateforme réunit un ensemble diversifié d’acteur.rice.s, notamment :

  • Agriculteur.rice.s, y compris les femmes et les jeunes
  • Agent.e.s de développement et expert.e.s du woreda
  • Chercheur.e.s et spécialistes techniques
  • Coopératives de producteur.rice.s et responsables d’unions
  • Agro-distributeur.rice.s et fournisseurs d’intrants
  • Chargé.e.s de microfinance
  • ONG et partenaires de la société civile
  • Administrateur.rice.s locaux.ales et décideur.e.s

Les réunions FRE mensuelles deviennent une pratique émergente au niveau des woredas. Au cours de ces sessions, les participant.e.s identifient conjointement les défis prioritaires, examinent les données issues du terrain et conviennent d’actions à entreprendre. Les problèmes qui ne peuvent être résolus localement sont transmis à des niveaux administratifs supérieurs, garantissant ainsi que les enjeux locaux puissent influencer les réponses régionales et nationales.

Intégrer le retour d’information numérique dans la plateforme FRE

La plateforme FRE est complétée par un « mécanisme numérique de retour d’information des usager.e.s » qui agit comme le « système nerveux » du dispositif. Grâce à une application mobile, les agriculteur.rice.s et les agent.e.s de vulgarisation peuvent soumettre des rapports géoréférencés sur des problèmes émergents, tels que les flambées de ravageur.e.s et de maladies, les pénuries d’engrais et de chaux, ou les stress liés au climat.

Ces rapports alimentent le tableau de bord AgDataHub du ministère de l’Agriculture, où ils peuvent être visualisés en temps réel. Des seuils et des alertes automatisées permettent de déclencher des réponses rapides de la part des autorités au niveau du woreda, régional ou national. Ainsi, l’information issue du terrain n’est plus perdue ni retardée : elle devient un moteur d’une prise de décision plus agile et fondée sur des données probantes.

À ce jour, plus de 300 parties prenantes ont été formées à l’utilisation de la plateforme CFM, notamment des expert.e.s de district, des agent.e.s de vulgarisation de première ligne et des agriculteur.rice.s. Des activités de formation de formateur.rice.s (ToT) sont en cours afin d’élargir la couverture et d’ancrer les capacités numériques au sein des institutions locales.

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Figure 2. Flux de travail de la plateforme de liaison FRE avec l’outil numérique de retour d’information, illustrant les étapes allant de l’identification et du signalement des problèmes jusqu’à la réponse et à l’apprentissage.

Phase pilote du modèle FRE–CFM à travers l’Éthiopie

L’initiative FRE–CFM est mise en œuvre avec l’appui du projet Supporting Soil Health Interventions in Ethiopia (financé par la Fondation Gates et mis en œuvre par GIZ–Éthiopie), et l’Alliance de Bioversity International et du CIAT pilote la mise en œuvre du test pilote en collaboration avec le ministère de l’Agriculture (MoA) ainsi que d’autres parties prenantes clés. L’initiative a démarré dans trois districts pilotes en 2023 et s’est étendue à dix districts d’ici 2025. Ces districts, situés dans les États régionaux d’Oromia, d’Éthiopie centrale, de Sidama et d’Éthiopie du Sud, sont majoritairement des zones de production de blé où l’acidité des sols constitue une contrainte majeure.

Au sein de ces sites pilotes, les plateformes sont utilisées pour introduire et adapter des innovations telles que des recommandations localisées en matière d’engrais et de chaux, ainsi que pour tester et affiner le flux de travail du retour d’information numérique.

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Figure 3. Flux de travail de la plateforme de liaison FRE au niveau du district : un système participatif de co-création de solutions, de transmission du retour d’information numérique en temps réel et de visualisation des réponses sur un tableau de bord interactif.

Qui utilise l’outil numérique de retour d’information ? Sensibilisation et équité

Au total, 378 participant.e.s ont été formé.e.s à l’utilisation de l’application mobile de retour d’information, dont 158 expert.e.s au niveau des districts, 110 agent.e.s de vulgarisation et 110 agriculteur.rice.s. Pendant la formation, l’application a été installée sur leurs appareils afin qu’ils et elles puissent commencer immédiatement à soumettre des rapports.

Cependant, les niveaux de sensibilisation et d’utilisation varient. Dans certains districts, comme Wolmera, l’outil est encore principalement utilisé par les expert.e.s du woreda, avec une implication limitée des agriculteur.rice.s. Une agricultrice modèle à Doyogena a indiqué qu’après avoir soumis via l’application une demande urgente d’herbicides pour lutter contre une infestation sévère de mauvaises herbes, elle n’a reçu aucune réponse des services gouvernementaux ni des agro-distributeur.rice.s. Son expérience met en évidence un enseignement clé : les outils numériques à eux seuls ne suffisent pas, des circuits de réponse clairs et fiables sont indispensables pour maintenir la confiance et la participation.

Combler ces lacunes nécessite des actions ciblées de sensibilisation, un appui aux interfaces en langues locales, ainsi qu’une attention particulière aux femmes et aux autres groupes mal desservis, afin d’éviter de renforcer les inégalités existantes dans l’accès à l’information et aux services.

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Figure 4. Répartition des participant.e.s formé.e.s à l’utilisation de l’application mobile de retour d’information et de celles et ceux qui l’ont installée sur leurs appareils, ventilée par genre et par catégorie.

Fournir des conseils localisés sur les engrais et la chaux

L’une des applications les plus prometteuses du système FRE–CFM est la fourniture d’un appui-conseil agricole adapté et de recommandations agro-conseils spécifiques aux sites. À partir de données sur les sols, les cultures et le climat, des recommandations personnalisées en matière d’engrais et de chaux ont été élaborées et diffusées auprès de 484 parcelles agricoles géoréférencées dans les districts pilotes. Les agriculteur.rice.s ayant reçu ces conseils ont fait état d’une forte volonté de les appliquer, en particulier lorsque les recommandations correspondaient aux intrants disponibles localement et étaient communiquées par des intermédiaires de confiance, tels que les agriculteur.rice.s leaders.

Les taux d’adoption des recommandations localisées en chaux et en engrais dépassent 15 % et sont encourageants à ce stade ; toutefois, un écart important subsiste entre le nombre de recommandations produites et le nombre d’agriculteur.rice.s qui les mettent effectivement en œuvre. Beaucoup perçoivent les doses d’engrais recommandées comme supérieures à leurs pratiques habituelles et au-delà de leurs capacités financières. Cela souligne la nécessité d’intégrer une analyse économique dans les systèmes de recommandation des engrais, à la fois pour mieux informer et convaincre les agent.e.s de vulgarisation de première ligne et les agriculteur.rice.s, et pour prendre explicitement en compte la capacité d’investissement des exploitant.e.s.

Les futurs services de conseil devraient distinguer les agriculteur.rice.s selon leurs profils de risque, par exemple celles et ceux disposé.e.s à investir davantage pour maximiser les rendements, par rapport à celles et ceux qui privilégient des bénéfices plus modérés mais plus sûrs. Garantir un accès rapide au crédit et aux intrants, en particulier pour les agriculteur.rice.s disposant de peu de ressources et pour les femmes, sera également déterminant pour combler le déficit de livraison du dernier kilomètre.

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Figure 5. État de la mise en œuvre des recommandations en engrais et en chaux dans certains districts éthiopiens. Les barres indiquent, pour chaque district, le nombre de cas pour lesquels des recommandations spécifiques au site (SSR) ont été générées, le nombre de ménages touchés par le bureau agricole du district, l’application de doses sous-optimales d’engrais et de chaux, ainsi que l’application des recommandations SSR en engrais et en chaux par les agriculteur.rice.s locaux.

Résultats émergents : Inclusion, agilité et confiance

Malgré les défis persistants, le modèle FRE–CFM apporte déjà des bénéfices mesurables :

  • Participation accrue : les agriculteur.rice.s, y compris les femmes et les jeunes, sont de plus en plus impliqué.e.s dans l’élaboration des agendas locaux de vulgarisation et de recherche. Leurs retours influencent directement ce qui est testé, démontré et déployé à plus grande échelle.
  • Recommandations adaptées : les messages de conseil sont mieux alignés sur les conditions locales des sols, les pratiques de gestion des cultures et les réalités climatiques, ce qui améliore leur pertinence et leur impact potentiel.
  • Temps de réponse plus rapides : des problèmes qui prenaient auparavant des semaines à être résolus, comme l’approvisionnement et la distribution de chaux pour les sols acides, sont désormais traités plus rapidement lorsqu’ils sont soulevés lors des consultations FRE régulières. Ces consultations aident les acteur.rice.s à co-créer des solutions pratiques et à coordonner le suivi via les réseaux sociaux de groupe et le système numérique de retour d’information.
  • Apprentissage institutionnel partagé : les enregistrements numériques des interactions soutiennent la gestion adaptative, renforcent la mémoire institutionnelle et permettent une plus grande transparence et redevabilité entre les parties prenantes.

Pris ensemble, ces résultats indiquent un passage d’une prestation de services réactive vers un système de vulgarisation plus proactif, fondé sur les données et davantage centré sur les besoins des agriculteur.rice.s.

Défis sur la voie de la transposition à plus grande échelle

Pour assurer la pérennisation et la mise à l’échelle du modèle FRE–CFM, plusieurs enjeux systémiques doivent être pris en compte :

  • Financement et incitations : le fonctionnement à long terme des plateformes FRE et des outils numériques nécessite des financements prévisibles et des mécanismes d’incitation qui valorisent la collaboration interinstitutionnelle.
  • Inclusion numérique : la faible possession de smartphones, les lacunes de connectivité et l’alphabétisation numérique limitée, en particulier chez les femmes et les agriculteur.rice.s marginalisé.e.s, risquent d’exclure celles et ceux qui pourraient en bénéficier le plus. Les prochaines itérations exploreront des fonctionnalités hors ligne, des systèmes de signalement par SMS et des interfaces multilingues afin de réduire ces barrières.
  • Coordination institutionnelle : l’utilisation efficace des données de retour d’information dépend de l’alignement entre les niveaux fédéral, régional et du woreda, ainsi que d’une intégration fluide avec les systèmes nationaux de données tels que l’AgDataHub.
  • Accès au crédit et aux intrants : dans certaines zones, l’absence d’institutions de microfinance et les contraintes des chaînes d’approvisionnement en intrants limitent la capacité des agriculteur.rice.s à mettre en œuvre les recommandations. L’engagement continu des partenaires contribue à combler ces lacunes, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires.

Ces défis ne constituent pas des raisons de renoncer aux plateformes participatives et au retour d’information numérique ; ils indiquent plutôt où concentrer les investissements et les réformes politiques pour libérer tout le potentiel du modèle FRE–CFM.

La voie vers le passage à l’échelle : construire un modèle pluraliste centré sur les agriculteur.rice.s

L’initiative FRE–CFM s’inscrit dans la politique émergente de vulgarisation pluraliste de l’Éthiopie, qui appelle à un engagement coordonné entre les acteur.rice.s publics, privé.e.s et de la société civile.

« La transformation commence par l’écoute », a déclaré un.e responsable du projet. « Lorsque les institutions écoutent réellement les agriculteur.rice.s et agissent en fonction de ce qu’elles entendent, la confiance s’approfondit, l’adoption progresse et l’innovation s’enracine. »

Le passage à l’échelle du modèle FRE–CFM repose sur deux dimensions complémentaires :

  • Déploiement horizontal : répliquer et adapter la plateforme de liaison FRE dans d’autres districts et zones agroécologiques, tout en favorisant l’apprentissage entre pair.e.s parmi les agriculteur.rice.s et les agent.e.s de vulgarisation. À mesure que la plateforme s’étend à de nouvelles cultures et à différents systèmes agricoles, les pratiques réussies peuvent être adaptées aux contextes locaux plutôt que reproduites à l’identique.
  • Déploiement vertical : intégrer les principes et outils FRE–CFM dans les stratégies nationales de vulgarisation, les lignes directrices et les systèmes de données. Cela inclut la reconnaissance formelle du mécanisme numérique de retour d’information des usager.e.s comme outil national de vulgarisation agricole et la garantie que les enseignements tirés des phases pilotes alimentent des réformes politiques et institutionnelles plus larges.

Si elle est effectivement institutionnalisée, l’initiative FRE–CFM peut servir de cadre reproductible pour d’autres pays souhaitant bâtir des systèmes d’innovation agricole plus pluralistes, inclusifs et centrés sur les agriculteur.rice.s.

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Figure 6. Cadre de mise à l’échelle de la plateforme FRE et du mécanisme numérique de retour d’information des usager.e.s, avec une expansion à travers les régions (« out ») et une institutionnalisation au niveau national (« up »), guidées par les enseignements tirés, les performances et la durabilité.

L’expérience FRE–CFM en Éthiopie montre que la transformation agricole ne repose pas uniquement sur de nouvelles technologies ou des outils numériques. À sa base, elle concerne les relations, l’appropriation et la redevabilité.

En créant des espaces où agriculteur.rice.s, agent.e.s de vulgarisation et chercheur.e.s peuvent définir ensemble les problèmes et tester des solutions, et en associant ces espaces à un retour d’information numérique en temps réel, le modèle FRE–CFM contribue à garantir que les innovations sont ancrées dans les réalités des agriculteur.rice.s. Comme l’a exprimé un.e responsable du projet : « La transformation commence par l’écoute. Lorsque les institutions écoutent réellement les agriculteur.rice.s et agissent en fonction de ce qu’elles entendent, la confiance s’approfondit, l’adoption progresse et l’innovation s’enracine. »

Alors que l’Éthiopie poursuit l’affinement et la mise à l’échelle de ce modèle, celui-ci offre des enseignements précieux pour bâtir des systèmes agricoles non seulement productifs et résilients face au climat, mais aussi inclusifs et attentifs aux voix de celles et ceux qui en dépendent le plus.

Remerciements

CGIAR Sustainable Farming et le projet Supporting Soil Health Interventions in Ethiopia (SSHI-3), financé par la Fondation Bill Melinda Gates et mis en œuvre par GIZ-Ethiopia. Nous remercions chaleureusement le Ministère éthiopien de l'agriculture, ainsi que les bureaux de l'agriculture au niveau des régions, des districts et des kébélés, pour leur leadership et leur soutien dans le pilotage et l'opérationnalisation de la plateforme FRE-CFM. Nous remercions également les agriculteurs, les agents de vulgarisation, les chercheurs et les autres participants à la plateforme dans les dix districts pilotes, dont l'engagement et les idées sont au cœur de cette initiative.

Figure 5. État de la mise en œuvre des recommandations en engrais et en chaux dans certains districts éthiopiens. Les barres montrent, pour chaque district, le nombre de cas pour lesquels des recommandations spécifiques au site (SSR) ont été générées, le nombre de ménages atteints par le bureau agricole du district, l’application de doses sous-optimales d’engrais et de chaux, ainsi que l’application des recommandations SSR en engrais et en chaux par les agriculteur.rice.s locaux.


Figure 1. Visite de terrain chez un cultivateur de blé participant à la plateforme de liaison FRE dans le village de Lemlem 03, district d'Alicho Wuriro. Ces visites créent un espace d'apprentissage réciproque entre les agriculteurs, les agents de vulgarisation et les chercheurs.