Blog Semer la paix, récolter l’espoir : les femmes cultivatrices de haricots de l’Est de la RDC
Réuni.e.s à Nairobi les 31 mars et 1er avril 2025, une trentaine d’acteur.rice.s clés de l’initiative Beans for Women Empowerment (B4WE) ont tracé une nouvelle voie pour la chaîne de valeur du haricot dans l’Est de la RDC. La retraite a permis de définir quatre priorités : élargir l’offre en semences biofortifiées, accélérer l’innovation agronomique et numérique, renforcer le pouvoir économique des femmes, et intégrer une approche sensible aux conflits dans les opérations de terrain afin de préserver la cohésion sociale. Avec le soutien renouvelé d’Affaires mondiales Canada (AMC), le projet ambitionne de faire de chaque haricot planté un catalyseur de paix, de nutrition et de prospérité durable.
Depuis 2023, le projet est déployé dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et le Tanganyika, en réponse à trois défis profondément liés : une économie agricole fragilisée par deux décennies de conflit, une baisse du pouvoir d’achat des ménages et une détérioration des régimes alimentaires, ainsi que la marginalisation systématique des femmes dans l’agrobusiness. Porté par l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, avec un financement d’Affaires mondiales Canada (AMC), le projet B4WE place le haricot — aliment abordable, riche en protéines et adapté au climat — au cœur de sa stratégie pour reconstruire les moyens d’existence et restaurer la cohésion sociale.
Au cours de ses deux premières années, 13 846 producteur.rice.s — dont 70 % de femmes — ont bénéficié de « packs socio-techniques » combinant semences améliorées, micro-doses d’engrais, accompagnement sur les bonnes pratiques agricoles et outils allégeant la charge de travail. Les ménages autochtones pygmées — souvent exclus des dispositifs de développement — participent désormais aux parcelles de démonstration et aux cercles de leadership. Des groupements féminins ont sécurisé des terres collectives auprès des autorités coutumières, transformant des potagers de subsistance en champs commerciaux qui approvisionnent les marchés locaux et les cantines scolaires.
Conscient du contexte volatile, Affaires mondiales Canada (AMC) a récemment injecté de nouvelles ressources pour soutenir une agriculture sensible aux conflits.
« Notre ambition est de faire de chaque semence un pont entre sécurité alimentaire, dignité et paix durable », explique Bola Awotide, chef d’équipe du projet.
Jean Claude Rubyogo, directeur de l’Alliance panafricaine pour la recherche sur le haricot (Pan-Africa Bean Research Alliance – PABRA), a ajouté : « Lorsque les savoirs locaux rencontrent l’innovation mondiale, les petit.e.s exploitant.e.s prospèrent. ». Entre les mains des femmes productrices de l’Est de la RDC, chaque haricot devient non seulement une source d’alimentation, mais aussi un bouclier social contre la violence et le désespoir.
Construire un système de semences inclusif et durable dans l'est de la RDC
La relance agricole commence par un accès fiable aux semences et une gestion responsable des sols. C’est pourquoi le projet B4WE a mis en place 200 parcelles de démonstration dans les trois provinces concernées. Véritables salles de classe à ciel ouvert, ces parcelles permettent aux entrepreneur.e.s semencier.ère.s, coopératives et producteur.rice.s de comparer des variétés riches en fer, de tester les espacements entre les rangs et d’évaluer l’efficacité des inoculants en conditions réelles. Des scientifiques de l'Institut National pour l'Étude et la Recherche Agronomiques (INERA), des inspecteur.rice.s du Service National de Semences (SENASEM) et des agents du Service National de Vulgarisation (SNV) assurent le suivi des parcelles, collectent les données et traduisent les résultats en recommandations pratiques.
Pour sécuriser l’approvisionnement, le projet a mis en place une plateforme d’affaires regroupant 17 institutions partenaires : sept entreprises semencières, trois coopératives agricoles et sept ONG. En février 2025, ce réseau avait produit et commercialisé 43 tonnes de semences certifiées biofortifiées. Lorsqu’une nouvelle vague de déplacements a vidé les greniers du Nord-Kivu, B4WE a distribué sept tonnes de kits de semences à cycle court, permettant à 3 500 familles de replanter sans perdre une saison. Au-delà de la réponse aux crises, cette plateforme contribue à reconstruire la confiance et l’équité dans des systèmes alimentaires fragilisés par l’insécurité.
Le haricot au cœur du bien-être familial
La malnutrition reste préoccupante dans l’Est de la RDC, où 45 % des enfants souffrent de retard de croissance. Les haricots promus par le projet B4WE répondent de manière directe à cette crise. Une campagne multimédia — débats radiophoniques, théâtre communautaire, messages vocaux sur WhatsApp et démonstrations culinaires dans les écoles — encourage trois pratiques clés : faire tremper les haricots toute une nuit pour réduire la consommation de combustible, associer les haricots au maïs ou au manioc pour un profil d’acides aminés équilibré, et diminuer l’utilisation de bois de chauffe afin de préserver la santé et les forêts. Depuis le lancement de la campagne, la consommation hebdomadaire de haricots dans les ménages ciblés a augmenté de 18 %.
Parallèlement, le projet a formé 13 982 bénéficiaires — dont 70 % de femmes — à l’analyse de faisabilité, à la tenue de livres de comptes, au marketing de produits et à la négociation. À ce jour, les diplômé.e.s ont élaboré 158 plans d’affaires, enregistré 43 micro-entreprises et constitué des fonds de solidarité qui financent des batteuses, des séchoirs solaires et des kits numériques incluant des smartphones.
« L’entrepreneuriat est au cœur de notre philosophie », insiste Jean Claude Rubyogo. « Lorsque les femmes gagnent de l’argent, elles le réinvestissent dans la scolarisation, la santé et l’harmonie familiale. »
Innovation, numérisation et sensibilité aux conflits pour un avenir meilleur
Chaque intervention du projet B4WE repose sur une analyse rigoureuse des dynamiques de conflit. Une cartographie participative des acteur.rice.s et la mise en place de comités de paix villageois guident les activités de terrain, garantissant une répartition équitable des intrants et des bénéfices entre les groupes ethniques, les familles déplacées et les communautés hôtes. Avec l’appui des chefs coutumiers, plus de 200 hectares de terres arables ont été rendus disponibles — des parcelles désormais cultivées en majorité par des femmes auparavant privées de droits fonciers sécurisés. L’impact est palpable : des revenus plus réguliers, des régimes alimentaires diversifiés et des liens sociaux renforcés dans l’ensemble des localités ciblées.
Les outils numériques amplifient la portée et l’efficacité du projet. Des alertes SMS personnalisées informent sur les prévisions climatiques et les menaces phytosanitaires ; des jeunes collecteur.rice.s de données, muni.e.s de tablettes, suivent les rendements, les prix de marché et les indicateurs de genre ; des groupes WhatsApp modérés connectent en temps réel les producteur.rice.s aux agent.e.s de vulgarisation, aux commerçant.e.s et aux transporteur.euse.s.
Des ateliers parallèles portent sur la masculinité positive, la prévention des violences basées sur le genre, la gouvernance foncière équitable et la gestion conjointe des revenus. Ils contribuent à nourrir des relations respectueuses et des foyers plus sûrs.
« Nous avançons avec ambition et un engagement clair envers des solutions portées localement — chaque innovation doit être économiquement viable et un levier de paix », conclut Bola Awotide.
En tissant ensemble technologie, équité de genre et résilience climatique, le projet B4WE trace une voie vers un avenir où la prospérité rurale renforce la cohésion sociale — et où les agricultrices, autrefois en marge, deviennent les artisanes de la croissance durable et de la paix durable dans l’Est de la RDC.
L'équipe
Jean Claude Rubyogo
Leader, Global Bean Program, and Director, Pan Africa Bean Research Alliance (PABRA)
Bola Amoke Awotide
Research Team Leader, Country Representative for the Democratic Republic of the Congo
Julie Ntamwinja Bimule
Senior Research Associate