Blog Relier les régimes alimentaires planétaires à la gouvernance quotidienne : enseignements tirés des interactions entre jeunes et vendeur.euse.s en Éthiopie

Relating planetary diets to everyday governance: Lessons from youth-vendor interactions in Ethiopia

Dans les rues d’Addis-Abeba ou de Butajira, les environnements alimentaires sont marqués par des jeunes qui achètent des collations abordables auprès de petit.e.s vendeur.euse.s informel.le.s installés sur les trottoirs. Ces vendeur.euse.s, situés à quelques pas des portails d’école ou des pôles de transport public, proposent des biscuits frits, des chips et d’autres encas faciles à partager entre ami.e.s. On voit souvent des jeunes regroupé.e.s après les cours ; certain.e.s mettent leur argent de poche en commun pour acheter suffisamment pour tout le monde, veillant ainsi à ce que personne ne soit exclu.e. Socialiser et renforcer les amitiés par le partage est une pratique quotidienne, dans un contexte où de grands repas individuels ne sont pas toujours possibles et où la rareté matérielle est bien visible.

Ces environnements alimentaires dynamiques, animés par des échanges informels et des négociations sociales, constituent la réalité de nombreux jeunes en Éthiopie, où environ 60 % de la population a moins de 25 ans. Cette majorité jeune grandit dans des contextes en mutation rapide et marqués par la rareté des ressources, où l’alimentation n’est pas seulement quelque chose que l’on consomme, mais aussi quelque chose qui se négocie et se partage. Les jeunes sont l’avenir des systèmes alimentaires ; ils constitueront la majorité des travailleur.euse.s adultes et des consommateur.rice.s dans les années à venir. En se préparant dès maintenant à cet avenir, ils et elles exercent déjà des formes d’agentivité et d’adaptation aux côtés des vendeur.euse.s, contribuant au fonctionnement des systèmes alimentaires dans leurs environnements.

Des cadres mondiaux tels que la Commission EAT-Lancet 2025 sur les régimes alimentaires sains issus de systèmes alimentaires durables définissent des ambitions de haut niveau pour une alimentation saine et durable, mais leur traduction sur le terrain dépend de la manière dont les pratiques alimentaires se déploient dans la vie quotidienne. Cette collaboration guidée par la science imagine comment l’humanité peut se nourrir durablement dans les limites planétaires ; un objectif qui ne peut être atteint que si les expériences vécues de celles et ceux qui font vivre l’alimentation sont prises en compte. La justice, dans ce sens, consiste à reconnaître la gouvernance quotidienne des environnements marqués par l’insécurité alimentaire, et en particulier à veiller à ce que la conversation planétaire inclue les jeunes non seulement comme bénéficiaires futurs, mais aussi comme parties prenantes actuelles. Cela soulève la question de la manière dont les environnements alimentaires sont évalués et de savoir quelles pratiques et interactions sont rendues visibles dans ces évaluations.

Les environnements alimentaires peuvent donc constituer un prisme important pour comprendre et façonner le fonctionnement des systèmes alimentaires dans la vie quotidienne. Cependant, les cadres traditionnels d’étude des environnements alimentaires reposent sur la disponibilité, l’accessibilité et l’abordabilité, entre autres indicateurs fixes et externes, échouant souvent à saisir les dynamiques relationnelles nuancées qui régissent l’accès à l’alimentation dans des contextes comme celui de l’Éthiopie. Là où les ressources sont rares, ces indicateurs donnent souvent l’impression que les environnements alimentaires sont absents ou limités, comme en témoigne le manque de recherches sur les environnements alimentaires dans les pays à faible revenu (Turner et al., 2020), alors qu’en réalité ils sont bien présents et se construisent à travers des routines relationnelles qui rendent possibles l’accès quotidien et la participation sociale. Malgré la rareté matérielle, les environnements alimentaires sont vivants, constamment façonnés et maintenus par des relations sociales qui permettent de manger et de partager au quotidien. Ce qui peut sembler, de l’extérieur, comme un manque de structure est en pratique un réseau organisé de petites négociations et de soins mutuels. Reconnaître ces pratiques permet également de clarifier quelles expériences et priorités sont souvent absentes des évaluations établies, en particulier celles des jeunes consommateur.rice.s et des vendeur.euse.s de rue qui façonnent leur alimentation quotidienne.

Notre étude récente, Reconceptualizing Food Environments: Youth-Vendor Relations and Everyday Food Practices in Ethiopia, propose d’aller au-delà des espaces physiques fixes pour appréhender les environnements alimentaires comme des environnements dynamiques et relationnels, où la gouvernance émerge de manière informelle à travers les négociations quotidiennes, la confiance mutuelle et les pratiques d’adaptation que les jeunes et les vendeur.euse.s mobilisent pour garantir l’accès à l’alimentation et la participation sociale. Leurs interactions révèlent la complexité des systèmes alimentaires dans des contextes à faibles ressources, en montrant comment les pratiques ordinaires gouvernent déjà (de façon informelle) le système alimentaire par le bas, remettant en cause l’idée selon laquelle la gouvernance n’existerait que lorsqu’elle fait partie d’un processus ou d’une institution formelle. Mettre ces perspectives en lumière permet de contrer la tendance des cadres dominants à invisibiliser les acteur.rice.s dont les pratiques quotidiennes maintiennent le fonctionnement des systèmes alimentaires, et dont les voix sont rarement considérées comme des preuves dans les débats sur la transformation.

Kiosque au bord d’une rue à Addis-Abeba. Crédit : équipe de recherche BDN.

Des mesures aux significations : Qu'est-ce qui soutient les environnements alimentaires sous contrainte ?

En nous appuyant sur les théories des pratiques sociales, nous avons mené des journaux photographiques, des observations et des entretiens avec des jeunes et des vendeur.euse.s à Addis-Abeba et à Butajira afin d’explorer comment les routines quotidiennes co-produisent les environnements alimentaires dans des contextes d’incertitude et de contraintes matérielles. Ces échanges ont révélé des environnements alimentaires comme des assemblages vivants de pratiques, constamment reconfigurés par l’improvisation et l’adaptation au quotidien.

Les jeunes, qui naviguent entre l’école, le travail et le foyer, s’appuient sur des vendeur.euse.s qui s’adaptent à leurs horaires, à leurs moyens financiers limités et, peut-être surtout, à leurs besoins de socialisation. Comme l’a expliqué un.e élève à Addis-Abeba : « Quand mes ami.e.s achètent des biscuits frits à l’école, nous les mangeons ensemble. Sinon, je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai acheté et mangé seul.e. » Un.e autre a ajouté : « Quand mes ami.e.s mangent dehors, je mange avec eux et elles juste pour leur ressembler. » Un.e élève de Butajira a décrit le même schéma : « Si nous avons cinq birr, nous achetons cinq petites collations pour que tout le monde puisse manger ensemble. » Ces moments montrent que l’alimentation ne concerne pas seulement la nutrition, mais aussi les significations de l’appartenance sociale et de la participation.

Kiosque à côté d’un lycée à Addis-Abeba, vendant des bonbons et des chips aux élèves. Crédit : équipe de recherche BDN.

Les vendeur.euse.s le constatent également et, en retour, entretiennent et encouragent ces relations sociales par de petits gestes de soin et de confiance, comme offrir de la nourriture à crédit ou gratuitement, ou proposer des portions plus petites, abordables et faciles à partager : « Ils m’appellent “Maman”. Je leur donne à manger quand ils ont faim », a confié l’une d’elles. « Quand ils disent : “Maman, je n’ai pas d’argent”, je leur donne du thé et des biscuits. » La difficulté pour les vendeur.euse.s de concilier bienveillance et pertes financières a été fréquemment évoquée, mettant en lumière une économie morale où le soutien communautaire et le commerce font l’objet de négociations permanentes.

La gouvernance relationnelle dans les négociations quotidiennes du système alimentaire

Une autre manière dont les jeunes et les vendeur.euse.s négocient concerne la sécurité alimentaire. Les vendeur.euse.s mettent en œuvre et rendent visibles des pratiques d’hygiène en cuisinant sur place (par exemple en faisant frire), en évitant les produits avariés et en répondant aux préoccupations des jeunes concernant les produits et les pratiques d’hygiène, tandis que les jeunes évaluent en permanence la fiabilité des vendeur.euse.s à partir d’indices visuels liés à l’apparence, à l’odeur et au bouche-à-oreille. Comme l’a expliqué un.e vendeur.euse : « Si je trouve des aliments périmés pendant la vente, je m’assure de ne pas les vendre. Ils sont content.e.s quand je vérifie et que je ne vends que des produits valides. » Les jeunes ont fait écho à cette attention portée à l’hygiène : « J’observe comment les chips sont frites. Si je vois qu’elles sont frites dans une huile utilisée plus d’une fois, j’évite d’acheter. »

Mais ces interactions ne sont pas sans tensions. Les vendeur.euse.s arbitrent entre hygiène et profit, tandis que les jeunes oscillent entre l’attente d’une nourriture « sûre » et les exigences sociales : « Même si je ne suis pas sûr.e que ce soit propre, je mange parce que je vois les autres manger », a déclaré un.e élève. Les vendeur.euse.s et les jeunes co-produisent ainsi, de manière informelle, des normes autour de l’hygiène et de la réciprocité qui définissent ce qui est considéré comme sûr ou digne de confiance. De plus, les élèves ont largement partagé que les aliments éthiopiens frais et traditionnels sont quelque chose auquel ils et elles aspirent, mais qu’ils ne peuvent pas actuellement se permettre, ce qui peut contraster avec l’imaginaire selon lequel les jeunes aspireraient surtout à consommer des produits tendance et emballés.

À travers ces négociations et cette surveillance mutuelle, prenant la forme de performances régulatrices, émerge une forme informelle mais structurée de gouvernance, que nous appelons « gouvernance relationnelle du quotidien ». Cette gouvernance est informelle mais organisée, ascendante, adaptative et réactive. Elle se déploie à travers des pratiques quotidiennes là où les dispositifs formels font défaut, et se maintient grâce à l’obligation morale, à la proximité sociale et à l’ajustement constant et à l’improvisation des pratiques face à des contextes dynamiques. Elle remet en cause l’idée selon laquelle l’informalité équivaudrait à une absence de régulation, montrant au contraire comment les relations ordinaires soutiennent activement et complètent la gouvernance formelle des systèmes alimentaires, en particulier là où les institutions formelles n’atteignent pas les populations.

Vendeur de rue à côté d’un lycée à Addis-Abeba, vendant des chips, des samoussas et des biscuits aux élèves. Crédit : équipe de recherche BDN.

Le paradoxe politique et la nécessité de partir des pratiques

Vendeur ambulant à côté d'un lycée à Addis-Abeba, vendant des biscuits au sésame aux étudiants. Crédit : équipe de recherche BDN.

Malgré leur importance, ces systèmes relationnels informels et quotidiens restent largement invisibles pour les politiques publiques. Des interventions telles que les programmes de repas scolaires ou les interdictions de vente de rue suivent souvent des modèles linéaires « d’amélioration » qui cherchent à remplacer ce qui existe déjà et comble certaines lacunes, comme les vendeur.euse.s informel.le.s, par des dispositifs institutionnels standardisés tels que les repas scolaires fournis par l’État, au risque de démanteler l’infrastructure sociale qui assure aujourd’hui l’alimentation quotidienne, la socialisation et les moyens de subsistance autour des écoles. Une vendeuse propose : « Si l’école me fournissait de l’électricité, je ferais des chips et quelques biscuits. J’aimerais parler au directeur pour avoir accès à l’électricité contre paiement. » Ses paroles, à l’image de celles d’autres vendeur.euse.s, mettent en lumière des manques d’infrastructures qui limitent leur capacité à servir les jeunes de manière sûre et abordable, tout en suggérant des formes de collaboration et un soutien institutionnel modeste qui ne menaceraient pas leurs moyens de subsistance.

Reconnaître que ces arrangements quotidiens remplissent déjà des fonctions essentielles de gouvernance appelle à une autre manière de penser les interventions, en partant des pratiques existantes plutôt qu’en les recouvrant. Lorsque les politiques considèrent les jeunes et les vendeur.euse.s comme des co-gouverneur.e.s et soutiennent ces dernier.e.s par de petits investissements infrastructurels et par la reconnaissance de leurs rôles sociaux et de care, elles contribuent à renforcer la résilience du système sans effacer l’agentivité locale. En fin de compte, une telle approche peut aider à reconfigurer la transformation, en la faisant passer d’une refonte descendante à une pratique d’habilitation et de co-gouvernance, en résonance avec des données probantes plus larges en Afrique (Giroux et al. 2021; Battersby et al. 2023) qui montrent les vendeur.euse.s comme des facilitateur.rice.s d’un accès équitable à l’alimentation plutôt que comme des obstacles au fonctionnement des systèmes formels.

Expériences vécues et le "comment" de la transformation : Repenser à partir de la base

Cette étude de cas éthiopienne met en lumière ce que les grands agendas de transformation négligent souvent : la manière dont le changement se produit en pratique. Alors que les cadres mondiaux définissent des futurs souhaitables, les transformations se déploient dans le présent, à travers des séquences de pratiques qui concilient des exigences concurrentes comme gagner sa vie, se nourrir, appartenir et prendre soin. Nos résultats montrent que les micro-interactions et les négociations entre jeunes et vendeur.euse.s génèrent stabilité et adaptation dans leurs pratiques, révélant des points d’appui où des interventions modestes et sensibles au contexte peuvent produire des effets systémiques plus larges. Considérer les jeunes et les vendeur.euse.s comme des co-producteur.rice.s et des co-gouverneur.euse.s de leurs environnements alimentaires redéfinit la transformation comme une pratique d’inclusion et de reconnaissance. Cela met en évidence que l’agentivité n’est pas seulement individuelle, mais aussi sociale, distribuée à travers des relations d’échange, de confiance et de care qui soutiennent collectivement les systèmes alimentaires en situation de rareté. Ces formes d’agentivité sociale rendent la transformation possible précisément là où les ressources matérielles et institutionnelles sont limitées.

Dans de tels contextes, la rareté est à la fois une situation à surmonter et une force structurante qui façonne la créativité et la coopération sociale. Si nous continuons à évaluer les environnements alimentaires principalement à travers des indicateurs tels que la disponibilité et l’abordabilité, nous risquons d’ignorer les infrastructures sociales qui les soutiennent lorsque les ressources sont contraintes, ainsi que la résilience et la créativité déployées par les personnes pour s’adapter à ces contraintes au sein d’arrangements informels. Comprendre les environnements alimentaires de cette manière suppose d’étudier comment les personnes organisent la réciprocité et la confiance en situation de rareté. Autrement dit, comment elles font fonctionner les systèmes alimentaires malgré des limitations systémiques. Rendre visibles ces dynamiques alimente un débat plus ancré sur la transformation, en reconnaissant des formes de savoir et de pratique qui restent habituellement invisibles lorsque l’attention se concentre uniquement sur les institutions formelles ou des indicateurs standardisés.

Pour les chercheur.e.s, cela signifie aller au-delà de méthodologies statiques fondées sur des indicateurs, pour examiner les pratiques quotidiennes et la manière dont elles constituent la gouvernance elle-même. Pour les décideur.e.s, cela implique de concevoir des interventions en partant des expériences vécues. S’appuyer sur ces relations offre sans doute une voie plus pragmatique vers des transformations justes et durables des systèmes alimentaires. La transformation, dans ce sens, ne commence pas par de nouvelles prescriptions alimentaires ou des cadres multi-indicateurs trop complexes. Elle commence par la reconnaissance de la manière dont les relations quotidiennes soutiennent et gouvernent les systèmes alimentaires par le bas. Veiller à ce que ces expériences vécues ne soient pas marginalisées, mais considérées comme centrales dans les processus de changement, permet d’ancrer les interventions futures dans les réalités façonnées par les jeunes et les vendeur.euse.s eux-mêmes.

Pour traduire cette compréhension en action, ces enseignements peuvent éclairer des étapes concrètes de co-conception. Des méthodes telles que Personas for Social Good (PFSG), des archétypes de pratiques ancrés dans des routines réelles ou des projets pilotes d’infrastructures à petite échelle peuvent aider à tester quelles interventions renforcent les pratiques existantes plutôt que de les remplacer. En se concentrant sur les pratiques quotidiennes, ces outils contribuent à ancrer les interventions dans la manière dont les jeunes et les vendeur.euse.s façonnent déjà les environnements alimentaires, augmentant ainsi la faisabilité et la durabilité à long terme des améliorations.

Vie de rue à Butajira. Crédit : équipe de recherche BDN.

 

Les chips à l'heure de la marche. Crédit : journal photo du jeune participant ID_Y_28.

 

À propos de la recherche
Cette étude s’inscrit dans le portefeuille de recherche du CGIAR sur de meilleurs régimes alimentaires et la nutrition (Better Diets and Nutrition, BDN), dirigé par l’International Food Policy Research Institute (IFPRI) et l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, en partenariat avec Wageningen University & Research et le Centre international de la pomme de terre (CIP). L’approbation éthique de cette étude a été obtenue auprès de l’Institut éthiopien de santé publique (EPHI-IRB-517-2023).

L’étude a été menée sous la supervision de la Dre Sigrid Wertheim-Heck, experte senior sur les régimes alimentaires durables et sains, avec une perspective sociologique de la consommation pour faire progresser des dispositifs de gouvernance inclusive. Financement NWO alloué à BDN dans le cadre de l’Alliance de Bioversity International et du CIAT. Nous remercions chaleureusement le gouvernement néerlandais pour son soutien via la NWO.