Blog Les femmes en première ligne : Les femmes rurales renforcent leurs compétences en plaidoyer pour les droits fonciers en Gambie

Women to the front Rural women strengthen their advocacy skills for land rights in The Gambia

Bien qu'elles représentent plus de la moitié de la main-d'œuvre agricole – et soient reconnues anecdotiquement comme l'épine dorsale des systèmes alimentaires du pays – les femmes en Gambie ne détiennent que moins de 4 % des terres.

Ce déséquilibre dans la propriété foncière des femmes n’est pas un phénomène nouveau, mais il a des répercussions majeures sur les systèmes alimentaires et les moyens de subsistance des populations rurales. Pour faire simple : lorsque les femmes ne possèdent pas de terres, elles ne peuvent pas participer pleinement aux activités agricoles ni en bénéficier de manière équitable. Les obstacles à l’accès et au contrôle des terres par les femmes varient selon les contextes, mais trouvent leurs racines dans des normes patriarcales qui ne servent ni les intérêts des femmes ni ceux de leurs communautés dans leur ensemble.

C’est dans cette optique que l’initiative mondiale pour des approches transformatrices du genre (GTA) en faveur des droits des femmes sur les ressources (WRR) a été lancée en 2021 par le Fonds international de développement agricole (FIDA) dans six pays. L’Alliance de Bioversity International et du CIAT a piloté cette initiative en Gambie et au Kirghizistan, et en est aujourd’hui à la phase de capitalisation et de consolidation des enseignements tirés. L’objectif principal de cette initiative mondiale est de révéler les causes structurelles des inégalités en matière de propriété foncière au niveau local et de concevoir, en collaboration avec les parties prenantes locales, des approches transformatrices du genre pour y remédier.

Grâce à une analyse approfondie des données secondaires et primaires, ainsi qu’à des consultations avec les acteur.rice.s locaux.ales, ActionAid en Gambie (AAITG) a été identifié comme un partenaire local idéal pour participer à ce processus. L’organisation bénéficie d’une présence bien établie à l’échelle nationale et entretient un partenariat de longue date avec la Rural Women’s Assembly (RWA), une organisation communautaire dirigée par des femmes, active dans tout le pays et œuvrant sur des enjeux liés au changement climatique, à la sécurité alimentaire et à la sécurisation foncière.

En août 2022, AAITG a lancé une campagne itinérante de cinq jours sur les droits fonciers avec la RWA et l’ONG Activista, ce qui leur a permis de tester et de valider une approche d’engagement auprès des communautés et des décideur.euse.s, utile pour concevoir le projet pilote WRR en Gambie.

Le projet pilote, co-construit, a consisté en des consultations aux niveaux régional et local avec les communautés, les autorités locales et les équipes régionales du projet ROOTS du FIDA, dans le but de créer une plateforme pour les populations rurales souhaitant mener des actions de plaidoyer en faveur de la transformation des rapports de genre. Trente-six personnes – dont des membres de la RWA, des autorités locales, du personnel du projet ROOTS, entre autres – ont été formées comme coordonnateur.rice.s de plateforme selon l’approche fondée sur les droits humains de l’AAITG. Ces coordonnateur.rice.s ont acquis des compétences pour dialoguer efficacement avec les communautés sur les droits fonciers des femmes, et ont élaboré un plan de déploiement d’une campagne de plaidoyer, menée par les membres de la RWA.

Réunion de l'équipe de campagne avec les aîné.e.s et les femmes de Pacharr, région de la Rivière centrale. Crédit : ActionAid en Gambie.

La campagne a visité 29 communautés dans cinq districts du projet pour faire du plaidoyer en faveur des droits fonciers des femmes (WLR) et recueillir les témoignages directs de femmes tentant d’exercer leurs droits fonciers. Certains villages se sont montrés plus ouverts au changement du statu quo que d’autres, mais de manière générale, la campagne a reçu un accueil positif de la part des communautés. Lors de nombreuses discussions, les participant.e.s ont été agréablement surpris d’apprendre que la loi gambienne garantit l’égalité d’accès à la terre pour les femmes, et ont pu faire le lien avec la loi islamique (charia), selon laquelle les femmes ont également des droits fonciers et patrimoniaux, bien qu’elles héritent d’une part de terre pour deux parts héritées par leurs homologues masculins.

En Gambie, les systèmes fonciers coutumier et légal s’entrecroisent de manière nuancée, selon les communautés. Les chefs traditionnels de village, appelés Alkalo, sont responsables de l’attribution des terres. Les seules terres à propriété privée se trouvent dans les municipalités de Banjul et de Kanifing, un héritage de la période coloniale. Le système juridique reconnaît le rôle de l’Alkalo dans l’attribution des terres, et son approbation est essentielle pour formaliser un titre foncier dans le cadre légal.

La Gambie est le plus petit pays du continent africain, et avec la pression croissante sur les terres — liée à des phénomènes comme l’accaparement foncier et la croissance démographique — il est important que les femmes puissent démontrer leur propriété légale des terres et sécuriser leur tenure en cas de litige.

Sans attribution directe de la part de l’Alkalo, les femmes reçoivent généralement des parcelles issues des terrains familiaux pour la production de légumes ou de riz. Cependant, ces attributions peuvent être facilement révoquées par la famille, voire par l’Alkalo lui-même. La manière dont ces décisions sont généralement prises exclut les femmes concernées, ce qui pousse beaucoup d’entre elles à ne pas cultiver de cultures de longue durée, car cultiver sur une terre prêtée revient à cultiver sur un temps emprunté.

De manière générale, les femmes rurales considèrent aussi que le processus d’enregistrement foncier est lourd et inutile, estimant que l’attribution de terres par l’autorité locale suffit à sécuriser leur tenure. Pourtant, selon la législation gambienne, seule la tenure formelle est incontestable et prévaut sur le sceau de l’Alkalo.

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Discussions en cours à Dampha Kunda, région de la Haute Rivière. Crédit : ActionAid en Gambie

Lors de la campagne de plaidoyer, Amie Mboob, de la communauté de Sandu Misira, dans la région de la Haute Rivière, a partagé son expérience liée aux questions foncières :

« Un projet voulait soutenir [notre groupement de femmes] avec un jardin, et l’Alkalo nous a attribué un terrain, mais cela n’a pas été documenté. Lorsqu’il est décédé, un de ses fils a voulu nous reprendre la terre. Même s’il n’a pas réussi à nous la reprendre, cela a été très difficile pour nous et cela a retardé notre production de légumes cette année-là. »

La campagne a ouvert un espace où les femmes rurales ont pu partager leurs expériences en dialogue avec les autorités locales, et cela a été particulièrement efficace car elle était menée par leurs pairs. Fatou Trawally, membre de la RWA, a indiqué que la formation au plaidoyer l’avait aidée, elle et ses co-coordonnateur.rice.s, à mobiliser efficacement les communautés et à renforcer les droits fonciers des femmes dans les régions.

« Tout le monde peut comprendre à travers le dialogue, » a-t-elle déclaré. « Le changement n’est pas facile ; si vous voulez changer les choses, vous avez besoin d’une approche stratégique, fondée sur la discussion et le consensus. »

Le 27 mars 2024, des acteur.rice.s gouvernementaux clés, des membres de la RWA, des coordonnateur.rice.s de plateformes, du personnel du projet ROOTS, de l’AAITG, et d’autres parties prenantes se sont réuni.e.s pour réfléchir à la campagne sur les droits fonciers des femmes (WLR). Ce jour-là, les intervenant.e.s et panélistes de la RWA ont appelé le gouvernement à renforcer son soutien à la promotion des droits fonciers des femmes et à intensifier les efforts de sensibilisation. Les représentant.e.s du gouvernement présent.e.s ont exprimé un vif intérêt pour la campagne et ont fait part de leur intention d’impliquer l’AAITG et la RWA dans le processus d’élaboration de la toute première politique foncière de la Gambie, actuellement en phase initiale de développement et de consultation.

L’événement faisait suite à une formation de formateur.rice.s de deux jours à l’intention des coordonnateur.rice.s de plateformes et des autres défenseur.euse.s locaux.ales des droits fonciers, axée sur l’utilisation du Guide juridique sur les droits fonciers des femmes en Gambie, produit par l’Association des femmes juristes de Gambie (FLAG). Ce guide, élaboré dans le cadre du projet pilote GTA, vise à simplifier et faciliter la compréhension du processus d’enregistrement des titres fonciers et à souligner son importance pour les femmes et les communautés.

Stimulées par la formation et le succès de l’événement national, les membres de la RWA se sont mobilisé.e.s, avec le soutien de l’AAITG et du FLAG, pour organiser des formations en cascade sur le Guide juridique dans les communautés. Au total, la RWA a visité vingt-cinq communautés à travers le pays, formant 793 personnes rurales (dont 622 femmes), sur le contenu du guide.

La présidente du groupement de femmes de Tambasansang, Siranding Manneh, a partagé que son groupement cultivait sur une terre non documentée. Elle a indiqué que la formation avait permis de mieux comprendre le processus d’enregistrement foncier et l’importance de cette démarche, et que le groupement allait assurément poursuivre ce processus. Ce témoignage a été partagé dans plusieurs communautés, où des groupements de femmes et des personnes individuelles disposent désormais des ressources, de l’intérêt et d’un soutien communautaire renforcé pour sécuriser leur tenure foncière.

Sana Giani, avec ses collègues du projet ROOTS, travaille en étroite collaboration avec les communautés pour renforcer leur résilience face au climat, un objectif pour lequel les droits fonciers des femmes sont essentiels. « Mes collègues et moi avons appris beaucoup de choses nouvelles sur les droits fonciers, » a-t-il partagé. « Nous allons utiliser ces connaissances pour former les communautés, en particulier les femmes, afin de renforcer leur compréhension des droits fonciers. »

Pour la suite, les membres de la RWA, l’AAITG, le FLAG et le projet ROOTS s’engagent à capitaliser sur la dynamique initiée par le projet pilote GTA. Grâce à des liens renforcés — et à un groupe de femmes rurales désormais outillées et motivées — ils et elles sont prêt.e.s à ouvrir une nouvelle ère pour les droits fonciers des femmes en Gambie.