Blog Équilibrer la sécurité alimentaire et la biodiversité : Concevoir ensemble des voies de régénération dans les Hautes Terres centrales du Kenya
Dans les Hautes Terres centrales du Kenya, l’avenir de l’alimentation des communautés tout en préservant la biodiversité est à la croisée des chemins. Les systèmes de production de la région sont entravés par des pluies irrégulières et en diminution, la perte de fertilité des sols, la dégradation des bassins versants et l’augmentation des pressions climatiques. De plus, l’agriculture intensive, la fragmentation des terres, la réduction des ressources foncières et hydriques et le surpâturage détériorent les écosystèmes mêmes qui soutiennent les moyens de subsistance ruraux.
Pour répondre à ces défis, une coalition de partenaires visionnaires dont The Nature Conservancy, le Centre for Training and Integrated Research in ASAL Development, Micro Enterprises Support Program Trust, Sustainable Agriculture Foundation, CABI, la Chambre nationale de commerce du Kenya et plusieurs centres du CGIAR comme l’Alliance of Bioversity and CIAT, IWMI, ICRISAT et CIP, ont uni leurs forces dans le cadre de l’initiative Central Highlands Eco-Region Foodscape. Leur objectif est de co-créer des solutions concrètes et fondées sur la science qui catalysent la transformation vers une agriculture régénératrice grâce à des interventions ciblées en matière d’eau, de financement et de gestion des parcours afin de restaurer la productivité et de renforcer la biodiversité.
Les données recueillies sur le terrain : un examen de la réalité
En novembre 2024, le CGIAR, en collaboration avec d’autres partenaires de l’initiative CHEF, a mené une étude de référence dans trois comtés du Kenya. L’objectif était de produire des données probantes pouvant éclairer la conception d’interventions visant à renforcer la durabilité des systèmes agropastoraux vulnérables de la région. L’étude de référence a collecté des données auprès de 622 ménages dans les comtés de Meru, Laikipia et Nyandarua afin d’évaluer les pratiques agricoles, la diversité des petit.e.s producteur.rice.s, les stratégies de gestion des risques climatiques, les dynamiques de genre dans la prise de décision et l’adoption de l’agriculture durable.
L'analyse s'est concentrée sur quatre thèmes essentiels :
1. Pratiques actuelles : documenter les pratiques agricoles et de gestion des terres existantes dans les différents groupes d'agriculteurs,
. 2. Intégration du genre et de la jeunesse : évaluer le niveau d'inclusion, de participation et les défis rencontrés par les femmes et les jeunes dans l'agriculture,
. 3. Atténuation du changement climatique et intégration : identifier le rôle des facteurs comportementaux dans l'adoption de pratiques et de technologies résistantes au climat, et
. 4. Segmentation des agriculteurs : classification des groupes d'agriculteurs sur la base de caractéristiques telles que les ressources, le potentiel de production et l'accès au marché, afin de mieux cibler les interventions.
Les principaux enseignements ont dressé un tableau saisissant :
- 45 pour cent des ménages dépendent de l’agriculture comme principale source de revenu
- 40 pour cent étaient en situation d’insécurité alimentaire et nutritionnelle
- Plus de 90 pour cent ont été confrontés à des inondations et 84 pour cent à un déficit de pluies
- 59 pour cent ont subi une perte de fertilité des sols et 49 pour cent une érosion des sols.
Ces chiffres pourraient augmenter si les risques majeurs liés au paysage comme l’imprévisibilité des saisons, l’érosion des sols, l’appauvrissement des nutriments, l’accès limité au crédit et des marchés défavorables ne sont pas pris en compte. Malgré ces défis, l’optimisme demeure. L’enquête a révélé un fort potentiel de mise à l’échelle des innovations intelligentes face au climat et de renforcement des capacités pour étendre des technologies à faible coût et fort impact comme l’irrigation à petite échelle, les systèmes semenciers améliorés et des pratiques agricoles durables telles que la diversification des cultures.
La co-conception en action : Rapprocher la science de la santé et de la conservation des sols
Un atelier de deux jours s’est tenu à Nairobi les 27 et 28 octobre 2025, réunissant les partenaires de CHEF afin de traduire les résultats de référence en une co-conception d’interventions adaptées au contexte. Lorsque les partenaires de CHEF se sont réuni.e.s pour les ateliers de co-conception, l’énergie était palpable. La discussion ne portait pas uniquement sur « ce qu’il faut réparer » mais sur la manière de créer des synergies.
« Notre point d’entrée sera la co-conception de stratégies qui augmentent l’efficacité de l’utilisation de l’eau pour une production optimale des cultures sans nuire aux écosystèmes situés en aval », a indiqué Bernice Sainepo, Directrice de CHEF.
"Et en effet, notre science doit parler efficacement aux décideurs politiques et aux producteurs de base pour avoir un impact réel", a ajouté le Dr Boniface Kiteme, directeur du CETRAD.
Cet esprit de collaboration a permis de transformer les données en direction, en traduisant les idées en voies d'action pour la régénération de l'eau, des sols, de la biodiversité et des moyens de subsistance.
L'eau : le courant du changement
L’eau est apparue comme le plus grand défi et la plus grande opportunité. La décision de faire de l’eau un thème central dans l’ensemble du portefeuille est guidée par deux questions connexes : comment les activités des partenaires influencent elles les résultats liés à l’eau douce, et comment l’agriculture régénératrice, souvent coûteuse, peut elle devenir plus accessible aux petit.e.s agriculteur.rice.s. Des micro-réservoirs, seuils et systèmes de goutte à goutte jusqu’au comptage de l’eau et aux réformes de gouvernance, les équipes ont exploré des idées innovantes pour valoriser chaque goutte grâce à des solutions incluant :
- des interventions agricoles qui améliorent les résultats liés à l’eau et contribuent à la résilience climatique,
- des fonds de crédit via des organisations d’épargne et de crédit pour financer les technologies hydriques destinées aux petit.e.s agriculteur.rice.s,
- des centres d’apprentissage interagriculteur.rice.s liés aux centres de formation agricole,
- des curricula de renforcement des capacités approuvés par le gouvernement pour consolider les associations d’usager.ère.s des ressources en eau et encourager un changement de comportement dans l’utilisation de l’eau.
Régénération de la ferme au marché
Au-delà de l’eau, l’attention s’est portée sur l’agriculture de conservation, incluant le semis direct, le paillage, la rotation des cultures et l’agroforesterie, comme outils éprouvés pour améliorer la santé des sols et la sécurité alimentaire. L’idée d’une régénération fondée sur les marchés a été tout aussi stimulante. Les partenaires ont exploré comment les acheteur.euse.s de produits agricoles pourraient stimuler la demande pour des cultures durables grâce au contrat de production, garantissant rentabilité et inclusion. Parmi les autres points marquants figuraient :
- l’expansion de technologies intelligentes face au climat comme les cuvettes zai, les systèmes matego et le ripper,
- la valorisation de fourrages diversifiés comme chaîne de valeur clé pour la restauration des terres, les gains de productivité, la résilience climatique et la diversification des moyens de subsistance,
- la promotion de cultures indigènes et sous-utilisées pour diversifier la nutrition,
- le soutien à la production et à la diffusion d’outils d’aide à la décision sur le terrain, au suivi de la santé des sols, aux systèmes semenciers et fourragers et à la gestion des nutriments.
Action collective pour un avenir régénérateur
La force de l’initiative CHEF réside dans son objectif commun : rassembler des esprits, des institutions et des voix communautaires diversifiés autour d’une vision partagée. Grâce à une collaboration approfondie, les partenaires tissent un portefeuille régénératif qui combine science, innovation et savoirs locaux pour transformer les paysages alimentaires du Kenya. Leurs efforts collectifs permettent non seulement aux communautés de jouer un rôle moteur dans la construction de systèmes agricoles résilients, équitables et durables, mais posent également les bases d’un avenir où des écosystèmes dynamiques et des moyens de subsistance florissants se renforcent mutuellement.
Comme l’a souligné Godfrey Nyang’ori, expert MEAL au sein de MESPT : « Nous avons développé et testé des modèles d’inclusion financière au cours des vingt dernières années, avec des preuves solides de leur impact. Ce qu’il faut maintenant, c’est les contextualiser dans la stratégie de financement adaptatif de CHEF pour une mise à l’échelle efficace. » Son propos souligne l’importance d’associer des approches éprouvées à l’innovation ancrée dans les territoires pour accélérer des transformations significatives.
Les participants discutent des résultats de l'enquête de base au cours de l'atelier. Crédit photo : Boaz Waswa/CIAT
Co-conception de l'avenir
Des données au dialogue et des fermes aux tables politiques, l’approche collaborative de CHEF démontre que lorsque la science et la créativité se rencontrent, la transformation devient possible. À mesure que les Hautes Terres centrales évoluent, cette initiative se présente comme un phare de ce qui peut être accompli lorsque les partenariats reposent sur la confiance, l’équité et la gestion partagée des terres. Régénérer les paysages ne consiste pas seulement à cultiver des plantes ou à élever du bétail, c’est aussi cultiver l’espoir.
« Unissons nos efforts pour réimaginer l’avenir des Hautes Terres centrales du Kenya, afin que chaque graine, chaque goutte et chaque partenariat compte », a déclaré Michael Kinyua, chef d’équipe du projet CGIAR CHEF, en clôturant l’atelier.