Impact story Comment le Nigeria met en place un système d’alerte précoce pour l’agriculture
Alors que l’incertitude climatique s’intensifie, la pression augmente sur les agriculteur.rice.s nigérian.ne.s pour prendre les bonnes décisions au bon moment. Le Nigeria relève ce défi grâce à une approche de partenariat public-privé qui améliore la précision, l’accessibilité et la rapidité de diffusion des informations météorologiques et climatiques, ainsi que d’un système d’alerte précoce (EWS) au service des agriculteur.rice.s.
Renforcer la résilience des agriculteur.rice.s face aux risques climatiques grâce au système d’alerte précoce du Nigeria
Au Nigeria, l’agriculture assure les moyens de subsistance de la majorité des familles rurales. Pourtant, à mesure que le changement climatique s’intensifie, l’incertitude est devenue la nouvelle norme pour les agriculteur.rice.s. Le calendrier des pluies, la durée de la saison agricole et les risques de sécheresses ou d’inondations influencent désormais chaque décision agricole, depuis le moment de semer jusqu’au choix des cultures et à la gestion des ressources.
Bien que des données et des analyses précieuses existent pour orienter ces décisions, elles restent souvent confinées au sein des institutions ou sont partagées trop tard pour être utiles. Cet écart entre les producteur.rice.s d’information et les utilisateur.rice.s a longtemps limité la capacité des agriculteur.rice.s à agir à temps.
Combler ce fossé exige plus que des données. Cela requiert de la collaboration. C’est pourquoi le projet Building Agricultural Systems Resilience in Nigeria a adopté une approche de partenariat public-privé (PPP) comme pilier central. L’objectif n’est pas seulement de renforcer les systèmes d’alerte précoce, mais de repenser la manière dont l’information météorologique et climatique est produite, traduite et diffusée, tout en veillant à ce qu’elle s’intègre aux décisions quotidiennes des agriculteur.rice.s.
Soutenu par la Fondation Bill & Melinda Gates et mis en œuvre par un consortium de partenaires nationaux et internationaux, dont l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, Sahel Consulting et plusieurs agences nigérianes, le projet EWS vise à renforcer les capacités opérationnelles des acteur.rice.s de l’alerte précoce et à consolider la résilience agricole du Nigeria face aux chocs climatiques.
Le projet se distingue par son ambition. Il cherche à améliorer les capacités analytiques des parties prenantes du climat, à renforcer la production d’analyses climatiques adaptées aux contextes locaux, à aligner les systèmes nationaux d’action précoce pour un impact accru et à améliorer la gouvernance grâce à une meilleure coordination inter-agences.
Comme l’explique David Ogidan, analyste du projet :
« La demande d’informations météorologiques et climatiques pertinentes est urgente. Ce projet y répond en renforçant les systèmes d’alerte précoce afin que les agriculteur.rice.s puissent accéder à des informations opportunes et fiables. Avec les bonnes connaissances, ils et elles peuvent décider quand semer, quand récolter et quelles cultures choisir. Cela améliore directement les moyens de subsistance et renforce la résilience de l’agriculture nigériane. »
Un processus par étapes : De la cartographie à l'action
La mise en place d’un système d’alerte précoce efficace au Nigeria n’a pas été une intervention ponctuelle, mais un processus soigneusement conçu et inclusif. Au cours de l’année écoulée, chaque activité s’est inscrite dans une feuille de route plus large, allant de la compréhension du paysage des services d’information météorologique et climatique (WCIS) à la co-création de solutions pour leur diffusion.
Tout a commencé par une question simple mais essentielle : quels sont les acteur.rice.s impliqué.e.s dans la chaîne de valeur de l’information météorologique et climatique au Nigeria ?
Le premier atelier national a réuni 36 participant.e.s, dont 42 % de femmes, issu.e.s de principales agences gouvernementales, d’institutions de recherche, d’organisations de producteur.rice.s et de partenaires du secteur privé. Parmi elles figuraient l’Agence météorologique nigériane (NiMet), l’Agence nigériane des services hydrologiques (NIHSA), l’Agence nigériane de développement spatial et de la recherche (NASRDA) et le ministère fédéral de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire.
Ensemble, les participant.e.s ont cartographié la chaîne de valeur des WCIS dans les systèmes agricoles et alimentaires du Nigeria, en identifiant les acteur.rice.s clés qui produisent, traduisent et diffusent l’information, ainsi que les domaines nécessitant des améliorations.
« La première étape a consisté à cartographier et identifier tous les acteur.rice.s clés de la chaîne de valeur des services d’information météorologique et climatique. Nous avons ensuite analysé les mécanismes de diffusion existants et réalisé que, pour accélérer l’impact, nous devions aller au-delà des systèmes uniquement pilotés par l’humain et mobiliser des outils numériques », a expliqué Dr Alcade Segnon, chercheur à l’Alliance de Bioversity International et du CIAT.
L’atelier suivant a examiné la manière dont circulent les informations météorologiques et climatiques : ce qui fonctionne, qui en bénéficie et qui est laissé de côté. Les participant.e.s ont souligné la nécessité de passer de processus fragmentés et ponctuels à des systèmes d’information plus connectés, fondés sur les données et réactifs aux besoins des utilisateur.rice.s.
À travers une série d’engagements des parties prenantes et de sessions de validation, ils et elles ont examiné la chaîne de valeur des WCIS afin qu’elle reflète les réalités du terrain. Ce processus participatif a permis aux acteur.rice.s non seulement d’élaborer une vision complète de l’écosystème WCIS du Nigeria, mais aussi de construire un consensus autour des prochaines étapes.
Innovation par le partenariat : un nouveau modèle de PPP
En juillet 2025, le projet a franchi une étape clé avec la mise en place d’un modèle de partenariat public-privé (PPP), pierre angulaire du nouveau système d’alerte précoce du Nigeria.
Traditionnellement, la diffusion des WCIS reposait sur des dispositifs pilotés par l’État, souvent confrontés à des ressources limitées, une couverture insuffisante et des délais de transmission. Le cadre PPP réunit désormais agences gouvernementales, entreprises privées et organisations de producteur.rice.s afin de garantir que les WCIS soient accessibles, fiables et diffusés en temps opportun.
Un atelier technique à Abuja a marqué un tournant. Les parties prenantes y ont validé le modèle PPP proposé pour la diffusion des WCIS auprès des petit.e.s exploitant.e.s, clarifié les rôles et responsabilités de chaque acteur.rice et élaboré des mécanismes visant à assurer la redevabilité et la durabilité.
Perpetua Iyere-Usiahor, Ministère fédéral de l'agriculture et de la sécurité alimentaire, Nigéria
Comme l’a souligné Dr Robert Zougmoré, chercheur principal à l’Alliance de Bioversity International et du CIAT :
« Un véritable partenariat commence lorsque nous unissons nos forces avec les partenaires nationaux et le secteur privé. Le partage des responsabilités et de l’appropriation nous fait passer de la simple production de connaissances à la transformation de la manière dont les agriculteur.rice.s prennent leurs décisions et assurent leurs moyens de subsistance. »
James Ali Adamu, météorologue agricole à la NiMet, a souligné l’importance de la responsabilité partagée :
« En tant que fournisseurs de services climatiques, notre responsabilité est de produire des informations météorologiques et climatiques. Mais nous avons constaté un manque : la traduction, le transfert et la diffusion étaient faibles. Grâce à ce projet, des institutions privées sont mobilisées pour renforcer ces étapes, afin de garantir que l’information météorologique et climatique atteigne réellement les utilisateur.rice.s finaux. »
Du ministère fédéral de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, Perpetua Iyere-Usiahor a ajouté :
« Pendant que la NiMet produit les données, notre ministère veille à leur traduction afin que, lorsqu’elles parviennent aux agriculteur.rice.s, ils et elles sachent non seulement quand semer, mais aussi quelle variété planter et comment planifier efficacement leurs activités. »
Il convient de noter que ce cadre repose sur des données probantes. Des examens d’initiatives similaires au Ghana, au Mali et au Sénégal ont montré des résultats encourageants. Les agriculteur.rice.s sont généralement disposé.e.s à payer des frais modestes pour des services d’information météorologique et climatique fiables, en particulier lorsque ceux-ci sont proposés avec des services complémentaires tels que des conseils agronomiques ou un accès aux marchés. De plus, les études montrent que 75 % des agriculteur.rice.s sont prêt.e.s à payer environ 8,11 USD par an pour les WCIS, et que 86 % sont disposé.e.s à payer 13,70 USD lorsque le service est associé à des prestations supplémentaires. Ces résultats confirment qu’un modèle de PPP bien conçu peut allier efficacité et inclusion, garantissant ainsi des services à la fois durables et centrés sur les agriculteur.rice.s.
Apprendre des meilleures pratiques régionales
Afin de renforcer le modèle nigérian et de s’inspirer d’expériences réussies dans la région, une délégation de parties prenantes nigérianes a effectué une visite d’étude au Sénégal et au Ghana, deux pays à l’avant-garde de la fourniture de services météorologiques et climatiques via des partenariats public-privé.
Au Sénégal, les participant.e.s ont observé comment des entreprises de télécommunications collaborent avec des agences publiques pour transmettre directement aux agriculteur.rice.s, sur leurs téléphones portables, des conseils météorologiques et agricoles. La plateforme Jokalante, par exemple, intègre des mécanismes de retour d’information, des systèmes de réponse vocale interactive (IVR), des SMS, les réseaux sociaux et des outils de collecte de données, garantissant une communication bidirectionnelle en temps réel avec les agriculteur.rice.s.
Au Ghana, des organisations comme ESOKO ont montré comment l’innovation numérique relie les communautés rurales à des informations météorologiques et climatiques opportunes et localisées. En combinant diffusion numérique, formations et partenariats, ESOKO a démontré comment les services météorologiques et climatiques peuvent atteindre efficacement le « dernier kilomètre ».
Chronologie du projet EWS
Pour la délégation nigériane, cette visite a été riche d’enseignements. Elle a montré que l’efficacité des systèmes d’information météorologique et climatique dépend non seulement de la précision des données, mais aussi de la solidité des partenariats et des canaux de communication.
Desmond Oryilo, de l’Agence météorologique nigériane, a partagé son ressenti :
« Ce que j’ai trouvé le plus précieux, c’est la manière dont le modèle de PPP garantit que l’information climatique parvient même aux agriculteur.rice.s les plus isolé.e.s au Sénégal et au Ghana. La collaboration entre les agent.e.s de vulgarisation du gouvernement et les opérateur.rice.s privés de télécommunications montre que l’information peut être diffusée plus rapidement et de manière plus fiable. »
De même, Olusegun Jimoh, expert en données climatiques à la NiMet, a souligné :
« Les institutions que nous avons visitées ont montré que lorsque des entreprises privées sont impliquées, elles apportent efficacité et innovation au système. La diffusion des services climatiques ne relève pas uniquement du secteur public, mais d’une responsabilité partagée qui rend l’ensemble du dispositif plus durable. »
Ces enseignements sont désormais adaptés au contexte nigérian et orientent l’élaboration d’un cadre de partenariat public-privé qui s’appuie sur les forces institutionnelles du pays tout en répondant à ses défis spécifiques.
Des données aux décisions : les agriculteur.rice.s au centre
Au cœur du projet EWS se trouve un principe simple : les données doivent être au service des personnes. La véritable mesure du succès ne réside pas dans le nombre de jeux de données produits ni dans la sophistication des outils analytiques, mais dans la capacité des agriculteur.rice.s à accéder à des informations fiables et à agir en conséquence.
Pour l’Alliance de Bioversity International et du CIAT, ce projet illustre comment la science du climat peut passer de la théorie à la pratique, des institutions aux exploitations agricoles, et, en définitive, des données à la prise de décision.
Alcade Segnon se présente lors d'un atelier EWS
Comme l’a souligné Dr Alcade Segnon :
« Nous nous attendons à toucher bien davantage d’agriculteur.rice.s qu’avec les méthodes de diffusion traditionnelles. Le pilote générera des enseignements non seulement pour les activités de la prochaine saison, mais aussi pour la phase suivante du projet. L’objectif est de garantir des services numériques, opportuns et adaptés aux agriculteur.rice.s, capables de transformer la prise de décision dans les communautés rurales. »
À l’avenir, le projet EWS continuera de renforcer le système d’alerte précoce du Nigeria. La prochaine phase mettra l’accent sur les possibilités de mise à l’échelle des solutions numériques et sur le développement d’outils localisés et pilotés par les utilisateur.rice.s, répondant aux besoins des agriculteur.rice.s à travers les diverses zones agroécologiques du pays. Ces efforts visent à garantir que l’information d’alerte précoce ne s’arrête pas au niveau institutionnel, mais parvienne directement à celles et ceux qui en ont le plus besoin : agriculteur.rice.s, agent.e.s de vulgarisation et acteur.rice.s de l’agrobusiness.
En définitive, le projet EWS incarne une nouvelle génération d’action climatique, qui relie la science, les politiques publiques et la pratique.