Blog Mali : reconnecter la science et les politiques pour une agriculture résiliente face au climat
Au Mali, la crise climatique se manifeste dans les champs, sur les marchés et dans les budgets publics. La baisse des rendements, la hausse des prix et l’irrégularité des saisons soumettent les exploitations familiales à une pression constante. Pour répondre à cette triple urgence — environnementale, économique et sociale — l’Alliance de Bioversity International et du CIAT a réactivé, le 26 février 2025, le Cadre de Coordination de l’Agriculture Intelligente face au Climat (CCASA). Les institutions publiques, les universités, les organisations paysannes, le secteur privé et les collectivités locales ont convenu de mutualiser leurs données, ressources et expertises afin de transformer les informations agroclimatiques en décisions opérationnelles et financées, renforçant ainsi la sécurité alimentaire et la résilience des communautés rurales.
Entre 2019 et 2024, quatre signaux majeurs ont simultanément mis à mal l’équilibre fragile entre climat, agriculture et gouvernance au Mali. Premièrement, les régimes climatiques se sont intensifiés : inondations soudaines à Mopti, vagues de chaleur à Kayes, sécheresses éclair à Kidal. Des événements qui survenaient autrefois à plusieurs années d’intervalle se produisent désormais au cours d’une seule et même saison.
Deuxièmement, les indicateurs de production ont reculé. L’Institut d’économie rurale (IER) a enregistré des pertes moyennes de 17 % pour le mil, 14 % pour le sorgho et 11 % pour le niébé, alors que la saison des pluies s’est raccourcie de quinze jours.
Troisièmement, l’inflation céréalière s’est accentuée : entre 2021 et 2024, le prix d’un sac de mil a augmenté de 28 %, compromettant la diversité alimentaire des ménages.
Enfin, le système d’information est fragmenté. Tandis que la Direction nationale de l’agriculture collecte les données de production, que l’Agence de l’environnement et du développement durable publie des cartes d’érosion, et que le Commissariat à la sécurité alimentaire diffuse des bulletins, aucune interface ne relie ces éléments — laissant les communes planifier à l’aveugle.
La baisse des financements post-pandémie a aggravé cette fragmentation : plusieurs projets de suivi agroclimatique ont été suspendus, privant les communautés de repères communs. Parallèlement, l’Accord de Paris a ouvert de nouvelles opportunités de financement — Fonds vert pour le climat, Fonds d’adaptation, FEM — qui exigent des indicateurs précis pour les demandes de subvention. Sans une plateforme capable de consolider, valider et partager les données, le Mali risquait l’exclusion de ces flux financiers.
C’est cette convergence d’urgences qui a conduit l’Alliance de Bioversity International et du CIAT et ses partenaires à organiser la session de Bamako le 26 février 2025, pour relancer le CCASA et reconnecter la science aux décisions locales.
CCASA : reconstruire le pont entre la science et la politique
Créé en 2012 dans le cadre du programme CCAFS et formalisé par l’arrêté ministériel n° 12/MEA-AEDD, le Cadre de Coordination de l’Agriculture Intelligente face au Climat (CCASA) a été conçu comme un espace public d’échange autour des données agroclimatiques. Il réunissait à l’origine trois ministères, deux instituts de recherche, des agences spécialisées, des organisations paysannes, des universités, des ONG et des représentant.e.s du secteur privé.
De 2013 à 2019, la plateforme a organisé deux forums nationaux sur l’agriculture intelligente face au climat, publié des notes techniques, formé plus de 500 technicien.ne.s régionaux.ales et lancé le site c-casamali.org. Elle a également contribué à l’intégration de deux innovations — l’association maïs-Mucuna et les variétés précoces de riz Nerica — dans la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) du Mali, conduisant à leur adoption sur plus d’un millier de parcelles pilotes.
Malgré des débuts prometteurs, la plateforme a connu une perte progressive de dynamisme en raison d’un financement limité et d’un renouvellement fréquent des équipes techniques. En 2024, seuls un tiers des membres participaient encore régulièrement aux réunions, réduisant considérablement son influence effective sur les politiques agricoles nationales.
Le principal défi de la relance du CCASA, portée par le projet TARSPro, est donc de redonner vie à cette interface afin que les résultats scientifiques alimentent directement des politiques climatiques concrètes. Aujourd’hui, le projet TARSPro relance le CCASA autour d’une approche structurée en trois piliers. Premier pilier : la production de fiches express de deux pages, quantifiant les impacts, les coûts et les bénéfices pour les décideur.e.s locaux.ales. Deuxième pilier : le déploiement d’un observatoire open source, combinant séries météorologiques, indices NDVI, images drones, données communautaires et prévisions de rendement — accessibles sur téléphone mobile. Troisième pilier : la mise à disposition de bulletins multilingues, de fiches techniques avec QR code, et d’un tableau de bord public. Ces services seront mis à jour chaque mois pour s’aligner sur les cycles saisonniers et les dynamiques du marché.
Pour garantir la pertinence des contenus, un comité scientifique multi-acteurs validera les méthodes, tandis qu’un groupe de suivi communautaire testera la clarté des messages. Trois indicateurs guideront l’évaluation : le délai moyen de diffusion des alertes, la part des terres sous pratiques agricoles climato-intelligentes, et le volume de crédits verts adossés aux données du CCASA. L’objectif est de transformer chaque goutte de pluie enregistrée et chaque pixel satellite en décision agronomique et financière exploitable.
Alliance de Bioversity International et du CIAT : coordinateur central du CCASA
Le succès du nouvel élan du CCASA dépend d’une gouvernance capable d’orchestrer un écosystème large et diversifié. L’Alliance de Bioversity International et du CIAT, qui met en œuvre le projet TARSPro, joue un rôle central en facilitant le dialogue et la circulation efficace des données. Ses responsabilités commencent par la coordination : organiser des réunions trimestrielles, élaborer des ordres du jour partagés et diffuser des rapports accessibles à l’ensemble des parties prenantes. Vient ensuite la gestion des connaissances : l’équipe de l’Alliance développe l’architecture open source de l’observatoire, standardise les formats (CSV, GeoTIFF, API JSON) et assure l’archivage à long terme sur des serveurs situés à Bamako et à Montpellier.
Sur le plan stratégique, la Direction nationale de l’agriculture oriente les politiques publiques et s’engage à couvrir 40 % du budget annuel estimé à 150 000 dollars. L’Agence de l’environnement et du développement durable (AEDD) veille à l’alignement avec les politiques environnementales et supervise l’analyse des risques. L’Institut d’économie rurale (IER) alimente le pôle de recherche avec des séries climatiques, des essais de rendement et des scénarios de culture ; le Commissariat à la sécurité alimentaire (CSA) croise ces données avec les niveaux de stocks céréaliers pour émettre des bulletins saisonniers. Le SIRD et l’AMEDD transmettent les observations des coopératives, tandis que la BNDA et Kafo Jiginew transforment les alertes en microcrédits indexés sur la météo. L’IPR/IFRA de Katibougou adapte ses programmes pour former les futur.e.s agronomes à l’utilisation de l’observatoire. Le Réseau des communicateur.rice.s climat et la Fédération nationale de la jeunesse rurale diffusent l’information en dix langues locales via la radio, les réseaux sociaux et le théâtre-forum. Enfin, les collectivités locales intègrent ces outils dans leurs plans de développement communal et cofinancent les équipements de vulgarisation.
En parallèle, l’Alliance rédige chaque année un Policy Brief récapitulant les tendances climatiques, les résultats technologiques et les besoins budgétaires. Elle co-rédige également des propositions pour le Fonds climat Mali, le Fonds d’adaptation et la Banque mondiale. Cette synergie permet de faire des données un bien public, accessible de la recherche au terrain.
Feuille de route 2025-2027 : de l'analyse à l'action
La session de Bamako a défini un plan en six volets pour transformer les connaissances en résultats concrets pour les producteur.rice.s :
-
Refonte de c-casamali.org. Le portail deviendra compatible avec les téléphones mobiles, proposera des cartes interactives et des tableaux de bord, et sera accessible en bambara, en peul et en soninké. Chaque fiche technique sera accompagnée d’un code QR utilisable hors ligne.
-
Observatoire numérique en temps réel. Les données météorologiques du CSA, les observations mobiles, les images satellites Sentinel et les modèles de rendement seront intégrés et analysés pour produire des cartes de risque et des conseils de semis, accessibles via des applications légères ou par SMS.
-
Publication annuelle de dix notes techniques co-rédigées par l’Alliance et l’IER, résumant les tendances climatiques, les pratiques intelligentes face au climat, et les stratégies d’adaptation adaptées à chaque écorégion.
- La campagne radio « Semer au bon moment ». Vingt-cinq stations diffuseront des segments de cinq minutes dans quatre langues, fournissant des conseils sur les semis, la fertilisation et la lutte contre les ravageurs ; les retours des auditeur.rice.s seront recueillis gratuitement.
- Élaboration de propositions de financement centrées sur l’agroforesterie villageoise, la restauration des sols et l’assurance indexée sur la sécheresse. L’objectif est de mobiliser 4 millions de dollars US auprès du Fonds Climat Mali, du Fonds d’adaptation et du FEM d’ici 2027.
- Mise en place d’un système participatif de suivi et d’évaluation. Cinq mille agriculteur.rice.s recevront des questionnaires par SMS, complétés par des enquêtes KoboToolbox. Les résultats, analysés par l’AEDD, seront partagés tous les deux mois pour ajuster les calendriers d’intervention.
Les indicateurs cibles sont clairs : réduction de 20 % des pertes post-récolte dans les zones pilotes, doublement des superficies adoptant des pratiques climato-intelligentes, stabilisation des revenus malgré les chocs climatiques, et développement d’un modèle reproductible pour le Niger, le Burkina Faso, le Sénégal et la Guinée d’ici 2028.