Research Articles Comment les pays peuvent-ils empêcher que les chocs et les catastrophes ne se transforment en crises alimentaires ? La science mise sur la résilience
Selon une nouvelle étude, les chocs naturels et d'origine humaine ne conduisent pas nécessairement à une aggravation de la faim.
Inondations, feux de forêt, conflits, tremblements de terre, chocs économiques, ouragans ou épidémies : ces événements inattendus et souvent dramatiques ont un impact sur la vie et l’emploi des populations, détruisent les récoltes, déciment le bétail et les réserves alimentaires, contaminent l’eau, bloquent les routes, isolent les communautés et compromettent gravement leur accès aux marchés et à la nourriture. Ce tableau est certes très inquiétant — et devrait encore s’aggraver considérablement dans un avenir proche en raison du changement climatique et d’un monde de plus en plus polarisé. Pourtant, la science affirme : non, ces chocs naturels et d’origine humaine ne conduisent pas nécessairement, par défaut, à une aggravation de la faim.
Une nouvelle étude, publiée dans la prestigieuse revue scientifique *Proceedings* de l’Académie nationale des sciences (PNAS), remet en question notre tendance humaine naturelle à penser que tout va nécessairement empirer après un choc. Au contraire, cette étude présente des preuves empiriques convaincantes montrant qu’il est possible de rompre le lien entre les chocs et l’insécurité alimentaire. L’élément clé pour y parvenir est la RÉSILIENCE. En termes simples, la résilience désigne la capacité des personnes, des communautés, des écosystèmes (et des systèmes alimentaires dans le cas présent) à résister aux perturbations et à continuer de fonctionner malgré les catastrophes et les chocs.
Ouest du Népal. Crédit : CIAT/Neil Palmer
En s'appuyant sur un vaste ensemble de données provenant de plusieurs dizaines de pays du monde entier, recueillies sur plus de dix ans, l'équipe de chercheurs internationaux à l'origine de cette étude démontre que ce qui importe face aux catastrophes, ce n'est pas simplement le niveau de développement d'un pays ni la fréquence à laquelle il est touché par des chocs ou des catastrophes (ou la gravité de ceux-ci), mais peut-être, et surtout, le niveau de préparation et les capacités de résilience que ce pays a développées. Ils ont par exemple relevé plusieurs cas de pays — notamment en Asie — qui affichent une tendance à l’amélioration de leur sécurité alimentaire bien qu’ils soient plus gravement touchés par les catastrophes que le reste du monde.
« Dans un contexte de multiplication des chocs et des catastrophes (changement climatique, conflits, pandémie), ces conclusions sont importantes : elles démontrent que les crises alimentaires ne sont pas inéluctables et que les souffrances peuvent être évitées si les pays, et en particulier leurs systèmes alimentaires, sont suffisamment préparés. »Chris Béné, auteur principal.
Afin de comprendre ce qui détermine la capacité des pays à préserver la sécurité alimentaire en période de crises et de catastrophes, ces chercheurs ont étudié des pays présentant différents niveaux de revenus et ont analysé des facteurs tels que la gravité des chocs, les capacités des gouvernements nationaux, le niveau des infrastructures, mais aussi la cohésion économique et sociale, ainsi que, surtout, les caractéristiques de leurs systèmes alimentaires.
Ces conclusions apportent des enseignements importants aux gouvernements qui cherchent à renforcer la préparation nationale et la sécurité alimentaire face à la multiplication des chocs. Bien que chaque pays soit unique, certains principes généraux se dégagent. L’étude a notamment révélé que le fait de disposer de multiples moyens d’obtenir de la nourriture contribue clairement à réduire les risques de crise. De même, l’efficacité des pouvoirs publics (c’est-à-dire le bon fonctionnement des services publics et civils), ainsi que des capacités accrues et un meilleur accès aux nouvelles technologies et aux marchés financiers, sont essentiels. Enfin, le capital social (réseaux communautaires, liens sociaux et relations) semble également jouer un rôle important à long terme.
« Pour renforcer la résilience des systèmes alimentaires, le gouvernement, les agences de développement et les institutions financières doivent donner la priorité au renforcement des capacités des pouvoirs publics à anticiper et à mieux répondre aux chocs et aux catastrophes, à la promotion de la diversité et de la redondance dans les systèmes alimentaires – et non pas uniquement à l’efficacité ou à des chaînes d’approvisionnement « juste à temps » – ainsi qu’aux investissements dans les capacités humaines au niveau des ménages et des communautés afin de protéger la nutrition et les actifs des ménages. » Jose-Luis Vivero-Pol, coauteur.
Ainsi, face au nombre croissant d’histoires tragiques qui se produisent à travers le monde, cette étude se veut une voix d’espoir. Elle montre que, bien que bon nombre de ces catastrophes soient imprévisibles, leurs impacts peuvent être atténués. Et la science nous aide à comprendre comment.
Dr Chris Béné, chercheur principal et conseiller politique senior, Alliance entre Bioversity International et le CIAT, est également membre du groupe de travail sur la transition des systèmes alimentaires de l’université de Wageningen aux Pays-Bas.
Christophe Béné
Principal Scientist - Senior Policy AdvisorDr Jose-Luis Vivero-Pol, directeur adjoint de pays, PAM Guinée-Bissau, et membre de l’initiative « Food Systems Countdown » (FSCI), au sein de laquelle il participe aux groupes de travail sur la résilience et la gouvernance.
