Research Articles Freiner une maladie pouvant anéantir la production de bananes constitue un investissement à fort rendement en Colombie

Il n’existe aucun remède contre une maladie fongique qui pourrait potentiellement anéantir une grande partie de la production mondiale de bananes. L’adoption généralisée de mesures telles que les chemins en ciment, les stations de désinfection et les stratégies de production pourrait générer entre 3 et 4 dollars de bénéfices pour chaque dollar investi en Colombie.

Par Thea Ritter / Sean Mattson

Des centaines de millions de dollars d’exportations de bananes colombiennes sont menacés par une maladie fongique connue sous le nom de Tropical Race 4 (TR4). Détectée pour la première fois en Asie dans les années 1990, la souche du champignon Fusarium à l’origine de cette maladie est arrivée en Colombie en 2019, marquant la fin de la relative immunité du dernier grand continent producteur de bananes, l’Amérique du Sud. Les chercheur.e.s restent optimistes quant à la découverte d’une solution, mais d’ici là, freiner la propagation reste la seule stratégie efficace.

La bonne nouvelle est que des mesures simples et efficaces sont déjà mises en œuvre en Colombie. Il s’agit notamment de la construction de chemins en ciment entre les parcelles de bananiers, de la pose de clôtures, et de l’installation de stations de désinfection à l’entrée des exploitations. Ces actions représentent un investissement rentable. D’après les recherches de l’Alliance Bioversity International et du CIAT, les producteur.rice.s de bananes peuvent s’attendre à un retour de 3 à 4 dollars pour chaque dollar investi.

« Les solutions ne sont pas extrêmement techniques ; elles nécessitent surtout des financements et de la sensibilisation », explique Thea Ritter, chercheuse à l’Alliance. « Nous avons constaté que les bénéfices potentiels sont très importants. Nous encourageons les acteur.rice.s du secteur et le gouvernement à poursuivre les investissements nécessaires et à accélérer les efforts d’information auprès des producteur.rice.s et des communautés sur le TR4. Si la maladie se propage davantage, elle pourrait dévaster les économies locales et nationales. »

L’étude a été publiée le 30 octobre dans la revue PLOS ONE et constitue probablement la première analyse socioéconomique de ce type dans les Amériques. Ritter et ses collègues ont mené leurs recherches dans les départements colombiens d’Antioquia et de Magdalena, deux zones majeures de production de bananes destinées à l’exportation, en raison de l’absence de données sur le TR4 au niveau des exploitations dans le pays. Les résultats ont révélé des impacts locaux et culturels importants, mais encore peu compris, de la menace TR4. Ces dimensions intangibles offrent un aperçu plus large des conséquences qu’une destruction des cultures de bananes pourrait avoir sur les milliers de vies qui dépendent de cette filière.

Une course imparable

Lorsqu’un sol est infecté par le TR4, il devient pratiquement inutilisable à long terme : il faut compter au moins quarante ans pour que le champignon disparaisse naturellement. Presque toutes les bananes plantées sur un sol contaminé mourront, y compris la variété Cavendish — le fruit le plus consommé au monde — ainsi que de nombreuses variétés de plantains, qui constituent des aliments de base dans les régimes tropicaux. Environ 80 % des bananes cultivées à l’échelle mondiale sont sensibles au TR4. La maladie affecte également d’autres cultures comme les tomates, les patates douces, les légumineuses et les cucurbitacées (famille des courges), réduisant ainsi les options de substitution pour les agriculteur.rice.s contraint.e.s de changer de culture pour continuer à produire de la nourriture.

« Même si vous plantez des cultures comme le riz, qui ne sont pas sensibles au TR4, le risque de transmission persiste car les sols restent contaminés », explique Diego Álvarez, co-auteur de l’étude et chercheur à l’Alliance.

Le TR4 se propage par plusieurs voies — toutes contrôlables. Le principal vecteur est d’une simplicité déconcertante : les bottes sales. Il suffit de marcher sur un sol infecté, puis de se rendre sur un sol sain pour propager la maladie. Les stations de désinfection, les clôtures et les chemins en ciment sont des moyens efficaces pour réduire ce risque.

D’autres modes de transmission exigent plus d’attention, notamment des changements dans les pratiques agricoles. L’élimination de bananes infectées dans les cours d’eau est risquée, car le TR4 peut se propager par l’eau. L’érosion des sols, qui peut être réduite par des chemins en ciment et des systèmes de drainage efficaces, est également un facteur majeur de dissémination. Par ailleurs, les camions utilisés pour transporter les bananes ne sont généralement pas désinfectés, ce qui montre que la sensibilisation et les investissements doivent aller au-delà des seuls producteur.rice.s.

Thea Ritter attire l’attention sur une pratique courante de multiplication qui représente une menace importante : l’utilisation de cormes (les « rejets » de bananiers qui poussent à la base des plants) pour semer de nouvelles parcelles. Il est essentiel que les agriculteur.rice.s examinent les cormes pour détecter le TR4 avant la transplantation, ou qu’ils.elles utilisent des plants certifiés exempts de maladies — une option plus coûteuse.

« La sensibilisation à la maladie est élevée ; 99 % des agriculteur.rice.s que nous avons interrogé.e.s en connaissaient l’existence et les risques associés », indique Ritter. « En revanche, la menace liée à l’utilisation des cormes est beaucoup moins bien comprise. La formation des agriculteur.rice.s — et les stratégies d’investissement — doivent accorder une plus grande attention à cette question pour une maîtrise plus efficace de la propagation. »

La Colombie dans la course

La Colombie bénéficie d’un contexte favorable, ont souligné les chercheur.e.s : son gouvernement, l’industrie bananière et les coopératives de producteur.rice.s sont bien organisé.e.s, conscient.e.s de la menace que représente le TR4 et déjà engagé.e.s dans des actions concrètes.

« Le secteur bananier colombien offre un bon environnement pour freiner la transmission du TR4 », explique Leslie Estefany Mosquera, co-autrice de l’étude et chercheuse à l’Alliance. « Mais nous avons besoin d’une plus grande sensibilisation et d’un engagement accru des décideur.e.s politiques pour renforcer les mesures de biosécurité nécessaires. Davantage de responsables doivent être informé.e.s de l’urgence de la situation et allouer les ressources indispensables. »

Cependant, il reste des obstacles à la diffusion de l’information auprès des bonnes parties prenantes. Étant donné que le TR4 pourrait littéralement transformer le paysage agricole colombien, peu de personnes directement concernées osent s’exprimer ouvertement sur le sujet.

L'impact de TR4 sur les moyens de subsistance des ménages

Le Fusarium représente des pertes considérables pour les producteur.rice.s du département de Magdalena, où ces dernier.ère.s doivent se regrouper en coopératives pour exporter leurs bananes, les zones de production étant généralement plus petites que dans le département d’Antioquia. Pour les familles productrices de bananes de Magdalena, la présence de Fusarium se traduirait directement par la perte de grandes portions de terres désormais improductives pour la culture du bananier, ce qui réduirait leurs revenus, compromettrait leurs moyens de subsistance et mettrait en péril leur sécurité alimentaire. En Colombie, la découverte d’un plant de bananier infecté par le Fusarium entraîne en moyenne la mise en quarantaine de 2,56 hectares de production, en vertu des réglementations en vigueur. Dans une région où au moins la moitié des producteur.rice.s cultivent moins de 3 hectares, cette réalité fait naître une inquiétude profonde : si la situation devenait incontrôlable et touchait plusieurs exploitations, les conséquences seraient dramatiques.

Au-delà des producteur.rice.s de Magdalena, d’autres acteur.rice.s de la chaîne de valeur bananière en Colombie redoutent les impacts généralisés du TR4. La maladie devrait entraîner une baisse de la production de bananes, réduisant la disponibilité de cet aliment de base du pays. Cette baisse pourrait provoquer une hausse des prix et restreindre l’accès aux bananes, en particulier pour les ménages à faibles revenus qui dépendent de ce fruit comme source de nourriture abordable. Les répercussions économiques s’étendraient aussi au marché du travail : en cas d’abandon ou de destruction des plantations, des pertes d’emplois sont à prévoir. De nombreuses familles, dont les revenus dépendent du travail en plantation, risqueraient de voir leurs moyens de subsistance diminuer fortement, compromettant leur capacité à se nourrir et à subvenir à leurs besoins essentiels.

Toucher les éléments intangibles

"Les décideurs politiques devraient également se pencher sur les facteurs qui découragent les discussions sur le TR4", a déclaré M. Ritter. "Nous avons tous besoin d'autant d'informations que possible sur la propagation de la maladie et son impact sur les agriculteurs pour, d'une part, déployer des stratégies d'atténuation en vue d'un confinement efficace et, d'autre part, soutenir les agriculteurs dont les revenus pourraient être détruits par la TR4."