Research Articles Éthiopie : quand les sols deviennent un outil contre le changement climatique

Ethiopia - When soils become a tool against climate change - Alliance Bioversity International - CIAT

Dans le haut bassin de l’Abbay, berceau du Nil Bleu, une équipe de chercheur.e.s a anticipé les sols du futur : que deviendra le carbone organique des sols si l’on mise sur l’agriculture régénératrice — restitution des résidus, fumure organique, cultures de couverture, agroforesterie ?

Leur modélisation sur 50 ans révèle une situation contrastée : oui, les terres peuvent retrouver fertilité et résilience si l’on enrichit davantage les sols ; mais sous l’effet du réchauffement et de pluies de plus en plus irrégulières, ces bénéfices s’affaiblissent et varient fortement selon les territoires. Une leçon mêlant science et réalités de terrain, publiée le 1er octobre 2025 et signée par Wuletawu Abera, Amsalu Tilaye, Degefie Tibebe et Assefa Abegaz.

 

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L'agroforesterie.

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L'agroforesterie.

 

Carbone du sol : une richesse cachée mais décisive

Imaginez un trésor invisible enfoui sous vos pieds. Ce trésor s’appelle le carbone organique du sol. Il retient l’eau, nourrit les plantes, rend la terre plus souple et plus résiliente. Pour les familles agropastorales, cela signifie moins de mauvaises surprises : des champs qui résistent à une pluie tardive, des rendements plus stables, des récoltes qui nourrissent les enfants même durant les années difficiles.

Mais ce capital s’érode. Depuis des décennies, les forêts sont défrichées, les résidus de culture détournés pour nourrir le bétail ou alimenter les foyers, et les pluies emportent les couches fertiles. En conséquence, les sols ont perdu une grande partie de leur stock initial de carbone. Et ce n’est pas tout. Les projections climatiques annoncent un avenir plus chaud (+2,2 °C d’ici 2070) et plus sec, ce qui accélère la décomposition de la matière organique. En d’autres termes : les sols perdent plus vite qu’ils ne se régénèrent.

Pourtant, chaque kilo de carbone qui reste dans le sol compte double : il limite le réchauffement climatique et renforce la productivité locale. On comprend facilement pourquoi les scientifiques insistent : le sol est un levier stratégique, à la fois pour les politiques climatiques de l’Éthiopie et pour la survie des ménages agricoles.

Le dilemme, c’est la biomasse. Chaque paille, chaque branche, chaque tas de fumier est convoité. Doit-il nourrir les animaux, chauffer la maison ou enrichir le sol ? Ce sont des arbitrages quotidiens, effectués dans des cuisines enfumées ou au bord des champs, par des familles qui jonglent entre besoins immédiats et avenir incertain.

Plongée vers l’avenir avec un « jumeau numérique » du sol

Mesurer la respiration de millions de parcelles est impossible. Les scientifiques ont donc créé un jumeau virtuel : un modèle informatique appelé RothC. Ils l’ont alimenté avec des données sur les sols, les climats et les cultures, puis ont simulé cinquante années de changements. Leur méthode est précise : chaque « pixel » du territoire suit sa propre trajectoire, reflétant la mosaïque complexe du bassin.

Ils ont testé huit scénarios. Quatre niveaux de pratiques agricoles : du statu quo jusqu’à +50 % d’apports organiques (laisser les résidus sur le champ, plus de fumier, cultures de couverture, agroforesterie). Et deux climats : celui d’aujourd’hui, et celui, plus chaud et plus sec, de demain. Cette combinaison a produit un vaste tableau racontant l’avenir des sols, année après année, jusqu’en 2070.

Mais ces chiffres abstraits se traduisent en gestes très concrets : laisser plus de paille sur le champ, construire un hangar à fumier pour éviter les pertes, semer des légumineuses qui enrichissent le sol, planter des haies pour freiner l’érosion. Derrière chaque option se cache un surcroît de travail — souvent assumé par les femmes — et des décisions collectives : qui décide du pâturage ? Qui transporte le fumier ? Qui achète les semences de couverture ?

La grande leçon de cette approche est claire : il n’existe pas de solution unique. À l’ouest, plus humide, les sols peuvent stocker beaucoup de carbone. À l’est, plus sec, même des efforts ambitieux ne suffisent pas. Autrement dit, la science ne fournit pas une recette miracle, mais une carte : elle indique où investir massivement et où s’adapter de manière pragmatique.

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Gestion des résidus de culture d’orge et cultures de couverture.

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Engrais vert

Promesses et limites : quand le climat rebattre les cartes

Les résultats sont à la fois encourageants et inquiétants. Bonne nouvelle : si les pratiques changent, les sols stockent effectivement plus de carbone. Dans un climat inchangé, les gains sont spectaculaires : jusqu’à 13 tonnes par hectare sur 50 ans dans les scénarios les plus ambitieux. Mauvaise nouvelle : avec le réchauffement et la baisse des précipitations, ces gains sont réduits de moitié. Dans certains cas, les sols commencent même à perdre du carbone.

Autre constat : les inégalités territoriales se creusent. L’ouest du bassin, plus humide, conserve un fort potentiel de stockage. L’est, plus sec, voit ses espoirs diminuer, même avec des efforts considérables. Cela signifie que certaines communautés pourront transformer la séquestration du carbone en revenu ou en atout agricole, tandis que d’autres devront se concentrer sur l’adaptation simplement pour survivre.

Au-delà des cartes et des chiffres, des visages apparaissent : ceux des agriculteur.rice.s confronté.e.s à des choix impossibles — utiliser la paille pour maintenir une vache en vie ou pour protéger le sol des pluies battantes ? Brûler du bois pour préparer le repas ou le laisser sur pied pour enrichir la terre ?

Ces choix portent un message politique fort : les pratiques régénératrices ne relèvent pas uniquement de la technique. Elles nécessitent des conditions favorables : des alternatives énergétiques pour libérer la biomasse, des coopératives pour gérer le fumier, des financements carbone pour compenser le coût du travail. Sans cela, les scénarios les plus ambitieux resteront sur le papier, loin des réalités du terrain.

Que faire ensuite ? Une feuille de route réaliste

L’étude ne s’arrête pas au diagnostic ; elle propose aussi des solutions. Elle invite à agir par étapes. Commencer par ce qui est faisable : sécuriser une partie des résidus, mieux conserver le fumier, établir des règles locales de pâturage. Ces mesures simples, portées par les communautés, font déjà la différence.

L’étape suivante consiste à intensifier les efforts avec des légumineuses, des cultures de couverture et l’agroforesterie. Mais ces efforts ne doivent pas reposer uniquement sur les épaules des femmes. Réduire leur charge de travail, faciliter l’accès aux intrants et reconnaître leur rôle dans les systèmes agricoles sont des conditions essentielles pour une transition juste.

Les autorités locales et les services techniques ont également un rôle clé à jouer. Ils doivent cibler les territoires : investir massivement là où le potentiel est élevé, tout en aidant ailleurs à préserver la fertilité avec des solutions adaptées. Ils doivent aussi réguler les usages : fixer des objectifs de restitution des résidus, soutenir le stockage du fumier, encourager les alternatives énergétiques.

Enfin, les bailleur.euse.s et les mécanismes de financement climatique sont centraux. Sans incitations financières, les ménages ne peuvent pas prendre le risque. Mais si les tonnes de carbone stockées sont rémunérées, si des primes soutiennent les efforts, alors la séquestration devient une source de revenu, et non une charge.

En résumé, le message est clair : même si le changement climatique complique la tâche, les sols éthiopiens peuvent redevenir une base de résilience. Mais cela exige de combiner science, organisation sociale et financement. Le carbone du sol n’est pas une abstraction : c’est la clé d’un avenir agricole viable pour des millions de familles.

Lisez l'étude complète "Modelling SOC dynamics on cropland under different regenerative agriculture practices and climate change scenario using RothC model in the Abbay basin of Ethiopia", publiée le 1er octobre 2025 dans Environmental and Sustainability Indicators, pour obtenir une méthodologie détaillée, des données et des recommandations politiques exploitables pour les parties prenantes.