Research Articles Pourquoi l'élevage laitier intelligent sur le plan climatique au Kenya nécessite plus que des connaissances
Une étude de cas récente menée dans l’ouest du Kenya apporte des enseignements précieux sur les lacunes persistantes et sur ce qu’il faudra pour les combler. En analysant la manière dont les éleveur.euse.s laitier.e.s comprennent, perçoivent et valorisent les stratégies d’atténuation climatique, la recherche met en lumière les fondements sociaux de l’agriculture intelligente face au climat et montre pourquoi les solutions techniques, à elles seules, ne suffisent pas.
Le changement climatique n’est plus un concept abstrait pour les petit.e.s exploitant.e.s agricoles en Afrique de l’Est. Dans les principales zones laitières du Kenya, les agriculteur.rice.s en vivent les conséquences au quotidien : pluies erratiques, dégradation de la qualité des pâturages, stress thermique chez le bétail et augmentation des risques de production. Pourtant, si la sensibilisation au changement climatique est élevée, sa traduction en actions climatiques concrètes au niveau des exploitations demeure un défi.
Une étude de cas récente menée dans l’ouest du Kenya apporte des éclairages précieux sur les raisons de la persistance de ce décalage et sur ce qu’il faudra pour le combler. En analysant la manière dont les éleveur.euse.s laitier.e.s comprennent, perçoivent et valorisent les stratégies d’atténuation climatique, la recherche met en lumière les fondements sociaux de l’agriculture intelligente face au climat et montre pourquoi les solutions techniques, à elles seules, ne suffisent pas.
Changement climatique et élevage laitier : Une relation à double sens
Les systèmes d’élevage se trouvent au cœur d’un paradoxe mondial. D’un côté, la production de ruminant.e.s contribue de manière significative aux émissions de gaz à effet de serre, en particulier le méthane. De l’autre, les producteur.rice.s d’élevage, notamment les petit.e.s exploitant.e.s, figurent parmi les plus vulnérables aux chocs climatiques.
Au Kenya, l’élevage laitier est dominé par des producteur.rice.s à petite échelle qui dépendent de systèmes pluviaux et de superficies limitées. La variabilité climatique affecte directement la disponibilité des fourrages, les rendements laitiers et les revenus des ménages. Le stress thermique réduit la productivité animale, tandis que la dégradation des pâturages accroît les coûts d’alimentation et les besoins en main-d’œuvre. Ces pressions s’intensifient, faisant de la résilience climatique une priorité urgente.
Dans le même temps, les systèmes laitiers offrent des opportunités d’atténuation. L’amélioration des fourrages, une meilleure gestion des troupeaux et des systèmes intégrés de pâturage peuvent réduire les émissions par unité de lait tout en améliorant la productivité. La question n’est donc pas de savoir si des solutions existent, mais si les agriculteur.rice.s sont disposé.e.s et en mesure de les adopter.
Au-delà de la technologie : L'approche de l'évaluation sociale
La plupart des efforts d’atténuation climatique se concentrent sur le potentiel technique : combien d’émissions peuvent être réduites ou dans quelle mesure la productivité peut être améliorée. Cette étude adopte une approche différente en posant une question plus fondamentale : comment les agriculteur.rice.s eux-mêmes évaluent-iels ces stratégies d’atténuation ?
En s’appuyant sur un cadre d’évaluation sociale, les chercheur.e.s ont analysé trois dimensions interconnectées :
- Connaissances : ce que les agriculteur.rice.s savent du changement climatique et des émissions de gaz à effet de serre
- Perception : la manière dont iels perçoivent les risques climatiques et la pertinence des stratégies d’atténuation
- Disposition à agir : le fait de se sentir prêt.e.s et en capacité d’adopter des pratiques d’atténuation
Ensemble, ces dimensions constituent un indicateur composite de « valeur sociale » qui ne se limite pas au niveau de sensibilisation, mais reflète également la préparation à l’action.
L’étude a porté sur 46 éleveur.euse.s laitier.e.s à petite échelle dans les comtés de Nandi et d’Uasin Gishu, tou.te.s ayant déjà été exposé.e.s à des technologies fourragères améliorées dans le cadre d’initiatives de développement et de recherche.
Fourrages améliorés : Appréciés, mais difficilement adoptés
L’étude a accordé une attention particulière aux fourrages améliorés, reconnus pour leurs systèmes racinaires profonds, leur forte valeur nutritionnelle et leur potentiel de réduction de l’intensité des émissions.
Les agriculteur.rice.s en ont clairement perçu les avantages. Les fourrages améliorés ont été largement considérés comme une voie vers :
- Des rendements laitiers plus élevés
- Une meilleure qualité de l’alimentation animale
- Une plus grande résilience face à la variabilité climatique
- Des bénéfices environnementaux, tels que la séquestration du carbone dans les sols
Lorsqu’il leur a été demandé de choisir des stratégies d’atténuation prioritaires, la majorité des agriculteur.rice.s ont sélectionné des options combinant fourrages améliorés et amélioration de la gestion des troupeaux. Ces choix étaient principalement motivés par les gains de productivité et de revenus, l’atténuation climatique étant perçue comme un bénéfice supplémentaire plutôt que comme la motivation principale.
À l’inverse, la gestion du fumier – souvent mise en avant dans les stratégies mondiales d’atténuation – est apparue comme l’option la moins attractive. Ce résultat souligne l’importance d’aligner les interventions climatiques sur les priorités économiques et les réalités vécues par les agriculteur.rice.s, plutôt que de supposer une pertinence universelle des mesures d’atténuation.
Sensibilisation élevée, forte préoccupation, mais action limitée
L’un des résultats les plus marquants de l’étude est que le manque de connaissances n’est pas le principal facteur limitant.
La quasi-totalité des agriculteur.rice.s interrogé.e.s reconnaissaient que le changement climatique est bien réel au Kenya ; iels comprenaient que les activités humaines y jouent un rôle majeur et étaient conscient.e.s des émissions de gaz à effet de serre. Le changement climatique n’était pas perçu comme une menace lointaine, mais comme un risque actuel et croissant pour les exploitations, les familles et les moyens de subsistance.
Les perceptions suivaient une dynamique similaire. Les agriculteur.rice.s déclaraient réfléchir fréquemment au changement climatique et en discuter au sein de leurs communautés, et les femmes comme les hommes exprimaient des inquiétudes quant à ses impacts sur la production laitière.
En revanche, lorsqu’il s’agissait de la capacité à agir, le constat changeait nettement. Malgré un niveau élevé de sensibilisation et de préoccupation, la majorité des agriculteur.rice.s se sentaient dans l’incapacité de mettre en œuvre des pratiques d’atténuation. L’indicateur de disposition à agir de l’étude était particulièrement faible comparé aux scores de connaissances et de perception. Plus de 90 % des répondant.e.s ont déclaré ne pas disposer de ressources financières suffisantes pour adopter des mesures d’atténuation. Cela révèle un décalage persistant et bien connu : la prise de conscience ne conduit pas automatiquement à l’adoption de pratiques.
Genre et jeunesse : Des capacités inégales, mais pas d'intérêts inégaux
L’étude a également mis en évidence d’importantes différences sociales dissimulées derrière les moyennes globales.
Les femmes agriculteur.rice.s présentaient des niveaux de sensibilisation au changement climatique comparables à ceux des hommes et exprimaient un fort intérêt pour recevoir des formations. En réalité, elles se montraient souvent plus optimistes quant à la possibilité de réduire les émissions. Toutefois, elles déclaraient un niveau de préparation plus faible et un accès quasi nul aux ressources nécessaires.
Ce décalage reflète des obstacles structurels plus larges : accès limité au crédit, à la formation, à la terre et au pouvoir de décision. Le défi des femmes n’est pas la motivation, mais la capacité d’agir.
De leur côté, les jeunes faisaient face à une contrainte différente. Les participant.e.s plus jeunes avaient tendance à percevoir les risques climatiques comme moins immédiats, probablement en raison d’une expérience agricole limitée et d’un désengagement croissant vis-à-vis de l’agriculture. Cela suggère que les stratégies d’agriculture intelligente face au climat dans le secteur laitier doivent également composer avec des dynamiques plus larges de moyens de subsistance en milieu rural, notamment la migration et les opportunités d’emploi.
Pourquoi la valeur sociale est-elle importante pour la politique climatique ?
En combinant les connaissances, les perceptions et la disposition à agir au sein d’un indicateur unique de valeur sociale, l’étude met en évidence un enseignement clé : l’acceptation sociale, à elle seule, ne garantit pas l’adoption.
La valeur sociale globale des stratégies d’atténuation climatique a été qualifiée d’« élevée », indiquant un fort potentiel d’engagement. Toutefois, sans s’attaquer aux obstacles financiers, techniques et institutionnels, ce potentiel reste inexploité.
Cela a des implications directes pour les politiques climatiques et les programmes de développement :
- Les campagnes de sensibilisation sont nécessaires mais insuffisantes
- Les démonstrations technologiques doivent être accompagnées d’un accès aux intrants et au financement
- Les services de vulgarisation doivent être inclusifs, décentralisés et adaptés aux contextes locaux
- Les mécanismes de financement climatique doivent atteindre les petit.e.s exploitant.e.s de manière concrète et opérationnelle
En résumé, l’agriculture intelligente face au climat doit être aussi solidement ancrée socialement qu’elle est techniquement pertinente.
Passer de la prise de conscience à l'action
L’étude de cas kenyane sur l’élevage laitier met en lumière un enseignement plus large pour l’action climatique en agriculture : les agriculteur.rice.s sont prêt.e.s, mais les systèmes ne le sont pas.
Les éleveur.euse.s laitier.e.s à petite échelle comprennent déjà les risques climatiques et accordent de la valeur aux solutions qui améliorent à la fois la productivité et la durabilité. Ce qui les freine n’est pas le scepticisme, mais les contraintes. Combler le fossé entre la sensibilisation et l’action nécessite des investissements permettant de réduire les coûts d’adoption, de renforcer les systèmes de vulgarisation et de s’attaquer aux inégalités de genre et de génération.
Les fourrages améliorés constituent un point d’entrée particulièrement puissant, car ils alignent l’atténuation climatique avec les priorités immédiates des agriculteur.rice.s : une meilleure production laitière, des revenus plus élevés et une plus grande résilience. Lorsque l’atténuation apporte des bénéfices tangibles sur le terrain, elle n’est plus perçue comme une obligation, mais comme une opportunité.
Alors que les pays s’efforcent de mettre en œuvre leurs engagements climatiques et de transformer les systèmes alimentaires, des études comme celle-ci rappellent une vérité simple : les solutions climatiques réussissent lorsqu’elles ont du sens pour les personnes censées les utiliser. L’évaluation sociale offre un prisme précieux pour s’assurer que les stratégies climatiques ne sont pas seulement efficaces sur le papier, mais aussi viables dans la pratique.
Remerciements : Ce travail a été mené dans le cadre des programmes scientifiques du CGIAR sur les paysages multifonctionnels (Multifunctional Landscapes, MFL), l’action climatique (Climate Action, CA) et les systèmes alimentaires animaux et aquatiques durables (Sustainable Animal and Aquatic Foods, SAAF), ainsi que des initiatives du CGIAR sur l’élevage et le climat (Livestock & Climate, L&C) et la productivité animale durable (Sustainable Animal Productivity, SAPLING). Il a également bénéficié du soutien du Bezos Earth Fund. Nous remercions l’ensemble des bailleur.euse.s qui soutiennent notre travail à l’échelle mondiale par leurs contributions au système CGIAR. Les points de vue exprimés dans ce document ne reflètent pas nécessairement les positions officielles de ces organisations.
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